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Florent MALOUDA

Florent MALOUDA « Je suis venu vous dire que je m'en vais... »

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C'est au retour de la Coupe du monde, l'an dernier, que Florent Malouda avait jeté les ponts de son transfert, programmant son départ avec l'aval de l'OL et de son président. C'est à Chelsea que son exceptionnelle ascension se poursuivra désormais. Une nouvelle étape, un pas de géant, mais pas une fin en soi. Juste le début d'une nouvelle aventure. Interview.

Quatre ans à Lyon et quatre titres de champion, c'était devenu un peu rengaine…

Vu de l'intérieur, pas du tout. Il ne faut pas oublier les efforts consentis pour en arriver là. Même lorsque l'on joue à Lyon, rien n'est jamais acquis. On s'entraîne dur. On avance ensemble. Tous ensemble.

La chance vous a parfois souri, aussi.

La réussite, ça se provoque, ça n'est pas uniquement le fruit du hasard. La saison dernière, même si notre avance au classement dit le contraire, nous avons souvent été bousculés, contrariés. A l'arrivée, c'est la fierté qui l'emporte. En football, atteindre les objectifs fixés n'est pas à la portée de tout le monde.

Il n'y a jamais eu de lassitude ?

Pourquoi y en aurait-il eu ? Au contraire, ça ouvre plutôt l'appétit. Aujourd'hui, j'ai bâti la totalité de mon palmarès à Lyon, mais je n'ai pas envie de m'arrêter en si bon chemin. Des titres, des Coupes, des victoires, j'en veux d'autres. Beaucoup d'autres.

Quand on est joueur dans une équipe qui écrase la compétition, comment fait-on pour se motiver ?

Il faut avoir le comportement qui sied aux ambitions de son club. L'OL veut être champion tous les ans, sachant qu'en début de saison, nous partons sur la même ligne que les autres. Il me semble que tout le monde a eu tendance à l'oublier. De la même façon, il est impossible d'être au top de sa forme simplement parce qu'on le décide : il faut se préparer, s'aider, se soutenir, trouver des astuces…

Lesquelles ?

Nous avions, par exemple, sectionné le championnat en plusieurs séries. Le but était de terminer à chaque fois premier de la série, afin d'entretenir la dynamique de la victoire. En se mettant ainsi la pression à court ou à moyen terme, en se recentrant sans cesse sur les objectifs à atteindre, nous ne pouvions pas être blasés.

Si nous avions été perméables au sentiment qui prévalait à l'extérieur du groupe, nous aurions eu tendance à nous relâcher, à nous disperser. Même pendant la période difficile que nous avons vécue au début de l'année, nous n'avons jamais cédé à la suffisance ou à l'arrogance.

Nous avons toujours su garder les bonnes habitudes de travail, la rigueur. Il ne faut pas oublier que nous étions presque tous internationaux et qu'aucun d'entre nous ne pouvait se permettre de laisser filer. La saison passée, il y a eu du beau jeu, des buts, du spectacle, mais pour donner du plaisir en match, il faut souffrir à l'entraînement. Comme souffrent les derniers…

Lyon est un club comme un autre ?

Evidemment. Il ne suffit pas de porter le maillot pour être champion. Lyon n'est pas et n'a jamais été un club à part. On a beaucoup évoqué les tiraillements au sein du groupe, la saison dernière. Mais il n'y en a pas eu plus que quatre ans auparavant quand je suis arrivé. Ni plus, ni moins. Nous avons, contrairement à ce qui pouvait se passer les saisons précédentes, certainement mal géré cette crise, étalant nos états d'âme sur la voie publique… Mais cela fait partie intégrante du quotidien d'un grand club, d'une grande entreprise. Les footballeurs, comme les autres hommes, ont du caractère, ils s'expriment et c'est tant mieux comme cela. Je n'aimerais pas vivre dans un monde où tout serait lisse. Je n'aimerais pas jouer dans une équipe qui ne vivrait pas.

Pour autant, il n'y avait pas, à Lyon, de star dans le mauvais sens du terme.

Personne n'avait d'ego démesuré, tout le monde travaillait pour le groupe. A l'OL, comme dans tous les grands clubs, on étudie les profils psychologiques des joueurs, leur capacité à évoluer, à progresser, à résister à la pression.

Il y a eu, la saison dernière, comme un sentiment d'inachevé…

Il y a un vrai décalage entre ce que l'on a réalisé et la perception que les gens en ont eu. C'est dommage. Le club a peut-être tort d'afficher ses ambitions, surtout européennes. Si les moyens qui nous aident à être champions sont supérieurs à ceux des autres clubs en France, ils sont presque quantité négligeable à comparer avec les plus grandes équipes européennes. Il n'en reste pas moins vrai que nous nous rapprochions des meilleurs. Nous avions les bonnes méthodes de travail et il ne fait aucun doute que l'OL, qui a encore besoin d'emmagasiner de l'expérience à ce niveau, touchera un jour au but. Nous avons beaucoup appris de nos échecs.

C'est-à-dire ?

(Il sourit.) On peut raconter ce que l'on veut, chercher des explications, penser que le championnat de France n'est pas assez comme ci ou trop comme ça, critiquer le calendrier, pester contre les blessures et les suspensions… Ce qu'il faut, c'est être prêt le jour J. Et gagner le match. Le reste n'est que littérature.

La plaie est toujours ouverte…

Parce que nous ne pouvions même pas être déçus après notre élimination en Ligue des Champions. La Roma a été plus forte que nous et méritait sa qualification. A l'aller, comme au retour, les Italiens nous ont fait déchanter.

La réussite européenne vous aurait-elle enfin ouvert les portes de la reconnaissance en France ?

On nous a reproché d'être trop forts, de tuer le suspense, de dévaloriser le championnat. On nous a reproché d'être ce que les autres ne sont pas. Ça ne tient pas la route ! Lyon, pour atteindre ses objectifs européens, est obligé de tirer le championnat vers le haut. Nous, nous n'étions responsables que de notre travail et de notre réussite.

Ces dernières années, en France, vos adversaires n'avaient aucune chance ?

C'est le sentiment qui prédomine, paraît-il. Mais ce n'est pas parce que vous avez échoué, une fois, deux fois, qu'il vous faut renoncer.

L'OL a gagné six titres d'affilée, cela fait donc six fois…

Quand je regardais mon fils apprendre à marcher, il est tombé je ne sais combien de fois. Ce qui ne l'a pas empêché de recommencer et, un jour, de réussir à marcher, puis à courir. Lyon a agi de la même façon, se construisant patiemment, année après année. A nos adversaires de faire de même. Il n'y a jamais rien de spontané dans le football.

A entendre parfois le président Aulas, Lyon reste le mal-aimé.

Moi, je ne joue pas pour être aimé, mais pour gagner. Je ne pense pas que l'on ait besoin de la reconnaissance des autres pour exister, pour avancer.

Lyon continuera à avancer sans vous…

J'étais arrivé à un moment où je devais faire un choix, même si j'étais toujours sous contrat avec Lyon. Je connaissais les arguments de mon président, mais je savais aussi ce que nous nous étions dit à mon retour de la Coupe du monde. Lyon m'a amené à un certain niveau.

Vous le lui avez bien rendu.

C'est un échange. Comme une histoire d'amour. Je viens d'avoir 27 ans. J'ai bien géré l'après-Mondial en pensant d'abord aux intérêts du club pour l'aider à réaliser les objectifs fixés. Moi, j'ai fait les choses proprement, j'avais même prolongé mon contrat d'un an pour aller dans le sens souhaité par l'OL et son président. J'ai vraiment agi pour que tout se passe bien pour le club. Mais je savais que cela servirait également mes propres intérêts. A l'arrivée, j'ai le sentiment, et je ne suis pas le seul à le penser, d'avoir réalisé la meilleure saison de ma carrière. C'est aussi ce qui m'a poussé à aller voir ailleurs…

Ailleurs, c'était forcément à l'étranger ?

Après Lyon, où aurais-je pu aller en France, si ce n'est à Châteauroux ou à Guingamp, mes deux premiers clubs, pour y boucler la boucle ? Mais je n'en suis pas encore là. On peut regretter que les internationaux français quittent la France mais, à un certain niveau, c'est la seule possibilité qui est offerte à ceux qui veulent continuer à progresser.

Pourquoi Chelsea, plutôt que le Real ou Liverpool, également sur les rangs ?

A l'inverse de ce que j'ai pu ressentir ailleurs, j'ai vraiment eu la certitude que tout le monde me voulait à Chelsea, à commencer par l'entraîneur. Certes, Didier (Drogba avec lequel il a joué à Guingamp, Ndlr) a poussé un peu, et même beaucoup, mais le discours qu'on m'a tenu a été clair dès le début et ça m'a plu. Pour moi, le plus important, c'était d'aller dans un club où je faisais l'unanimité. Sinon, au niveau du jeu, je crois que Chelsea me correspond assez bien...

Pour le grand public, il est surtout question d'argent.

Cela compte, c'est vrai. Pour Lyon, comme pour moi. Je suis un sportif professionnel, je travaille pour gagner ma vie. Mais l'argent n'est pas le seul moteur. C'est un tout. L'Angleterre, c'est une culture différente, une ambiance comme nous n'en rencontrons pas chez nous. Si le but était uniquement financier, je ne serais pas allé à Chelsea, mais au Qatar ou aux Emirats, sans me poser la moindre question. Quid alors de mon ambition personnelle ou de l'équipe de France ? Mais ça n'aurait pas été cohérent avec mon parcours. Pour passer une étape supplémentaire en club et m'imposer en équipe de France, il fallait obligatoirement que je quitte Lyon et la Ligue 1. (Il enchaîne.) Prenez la Coupe du monde 1998 : il ne fait aucun doute que l'expérience acquise à l'étranger par la grande majorité des joueurs ait aidé la France à remporter la victoire. Ça ne signifie pas que notre championnat est nul, ça veut dire qu'il en est de meilleurs. Ces dernières années, il me semble d'ailleurs que le fossé s'est encore creusé entre l'Angleterre, l'Espagne, voire l'Italie, et la France.

Les mauvaises langues disent que c'est à cause de Lyon.

Je crois avoir déjà répondu à cette question.

Ça a été difficile de sauter le pas ?

Moi, je suis déjà un déraciné. Quand on est guyanais, on est conditionné et l'on sait qu'après le baccalauréat, il faudra quitter le pays. C'est dans notre culture. Partir de France n'a donc pas été une rupture ou un déchirement. Je l'ai pris comme une suite logique, comme un passage obligé.

Le jeune joueur que vous étiez à Châteauroux et à Guingamp avait-il imaginé une telle carrière ?

Je ne me suis jamais posé la question en ces termes. J'ai toujours procédé en me fixant des objectifs que j'étais en mesure d'atteindre. Au début, on ne me parlait que de mon potentiel : « C'est bien, Florent, mais tu n'exploites pas ton potentiel ! » Pour moi, c'était du charabia. J'avais le sentiment de bien faire ce que j'avais à faire, de travailler, d'avancer, de progresser. Et tous ces gens, visiblement, en savaient plus sur moi que je n'en savais moi-même. J'avais du mal à le comprendre.

A l'admettre ?

Moi, j'étais bien dans mon truc, bien dans ma tête. Je suis arrivé de Guyane à 15 ans. J'étais hébergé au centre de formation à Châteauroux, mais j'allais au lycée comme n'importe quel autre élève. Le métier, je l'ai appris sur le tard, même si j'ai débuté en Ligue 2 à 16 ans et demi… Les années passant, l'expérience aidant et le travail finissant par payer, j'ai compris ce que les gens voulaient dire quand ils évoquaient mon potentiel. Ma chance, c'est d'avoir joué dans des clubs comme Châteauroux et Guingamp. Des clubs où l'on prend le temps de bien faire les choses, où l'on n'hésite pas à donner à des gars comme moi le temps de jeu nécessaire pour faciliter leur éclosion…

Lyon, c'était une autre planète.

Oui, mais j'ai toujours pensé que si ce club avait fait appel à moi, c'est parce qu'on savait que j'avais les qualités et la personnalité pour m'imposer au plus haut niveau. Ce n'est pas le maillot qui traduit le niveau de performance, mais le joueur à l'intérieur du maillot. Si j'avais été performant à Châteauroux et à Guingamp, je devais forcément l'être à Lyon avec une autre approche du métier, avec d'autres méthodes de travail. J'ai avancé comme ça. Et j'avancerai comme ça à Chelsea.

Vous…

(Il coupe.) Je serais malhonnête en ne disant pas que j'ai été impressionné en arrivant à Lyon. Dans le vestiaire, il y avait Edmilson, qui venait de gagner la Coupe du monde, il y avait des internationaux français à la pelle. Mais je me suis dit que si j'étais là, au milieu d'eux, ça ne devait pas être par hasard. Il fallait juste que je les regarde travailler, que je fasse comme eux. Le reste suivrait…

Comme il suivra à Chelsea ?

Si je bosse, il n'y a aucune raison que ça se passe mal.

Vous êtes un homme heureux ?

Je suis quelqu'un content de ce qu'il a. Oui, je suis un homme heureux. Compte tenu de mon parcours, je peux même être fier de moi. (Le débit s'accélère.) Disons plutôt que j'aime la fierté que je lis dans le regard des Guyanais quand je rentre chez moi.

C'est dans ces regards-là, ceux de mes potes d'enfance, de mes anciens entraîneurs, que je réalise le chemin parcouru par le gamin que j'étais, parti jouer au foot en métropole sans avoir la moindre certitude sur son avenir. Ce qui fait notre quotidien de footballeur professionnel contient une part de rêve que nous ne mesurons plus. Quand je suis arrivé en France, j'allais souvent voir ma tante à Paris. J'allais la chercher à son travail et personne ne faisait attention à moi. Aujourd'hui, quand elle dit que je suis son neveu, personne ne la croit.

Le neveu est devenu une star…

Mais je n'ai pas changé mes habitudes pour autant. Quand je vais à Paris et que nous sortons en famille, on vient régulièrement me demander si je suis bien Florent Malouda et ce que je fais là. C'est la même chose quand je retourne en Guyane. J'ai beau dire aux gens que je suis né là, que je venais là avant, que je n'ai aucune raison d'avoir peur, j'ai parfois l'impression qu'ils ne me croient pas. Je suis un mec ordinaire, qui joue au foot. Ce n'est pas l'argent ou la gloire qui me feront devenir un autre homme. Je ne joue pas le rôle de celui qui a su rester simple pour m'attirer la sympathie du plus grand nombre. Je n'ai pas besoin de cela pour être ce que je veux être, c'est-à-dire moi-même. Je l'aurais été sans jouer au foot, je le reste en étant footballeur professionnel. En réalité, les gens pensent que nous avons changé, simplement parce qu'ils nous voient à la télé ou à la une des journaux. Ils s'imaginent qu'ils ne peuvent plus nous parler, nous inviter…

C'est, au contraire, ce que je recherche car je ne veux pas être coupé de la réalité, perdre mes repères, mes racines. L'agitation médiatique fait partie de notre métier, mais la tranquillité, le retour aux sources sont indispensables à notre équilibre. Ça l'est pour moi.

Vous renvoyez l'image d'un homme bien.

Tant mieux. Mais cette image lisse n'est pourtant pas tout à fait conforme à la réalité. Les gens ne le savent pas, mais j'ai vraiment un mauvais caractère et c'était pire à mon arrivée en métropole. Je lutte d'autant plus que je souffre quand je n'arrive pas à canaliser la colère qui est en moi. On pense souvent que je n'ai rien à dire, mais ce que j'ai à dire, je le dis au moment opportun et à la bonne personne. Quand on me cherche, on me trouve. On peut me trouver même quand on ne me cherche pas d'ailleurs…

Si l'on vous entend moins, c'est que vous avez besoin de vous protéger ?

J'essaie, moi l'impulsif, d'avoir un peu de recul sur ce qui m'arrive, sur les choses qui m'entourent. Comprendre, réfléchir avant de parler. Et puis, ce n'est pas parce que je suis footballeur professionnel que j'ai inévitablement un avis sur tout. Aujourd'hui, l'ultramédiatisation fait que l'on s'exprime sur tous les sujets. Les hommes politiques et les grands capitaines d'industrie ont des services de communication pour les aider à répondre aux questions des journalistes et nous, footballeurs, nous devrions pouvoir parler de tout et dire, à chaque fois, des choses pertinentes. Plutôt que de sortir des conneries, moi, je préfère me taire. »