Retrouvez toute l'actualité de l'UNFP en vidéo sur notre page officielle YouTube...
En adhérant à L'UNFP vous bénéficiez de l'ensemble des services présentés dans notre plaquette et de l'assurance collective souscrite par l'UNFP (cette dernière étant réservée aux joueurs sous contrat LFP et sous contrat fédéral FFF)
Assurance, Conseil financier, Management, Reconversions, et nos avantages
Nota : La cotisation versée à l'UNFP donne droit à une réduction d'impôt égale à 66 % de cette cotisation.

Contactez Virginie Bourgeois
au + 33 (0) 1 40 39 91 07
de 9h à 12h30 et de 13h30 à 17h
en semaine

Jeudi 29 mars
Cinq heures du mat', j'ai pas de frissons. C'est juste qu'il est 14 heures à mon horloge interne. Il est beau le plafond de la chambre. Blanc, immaculé. Heureusement, il y a James Ellroy et le Dahlia noir. De quoi tuer le temps avec le Los Angeles d'avant. Quand je commence à arpenter les rues, le soleil a fini par percer. Où que tu sois, David, je te trouverai ! Dans cette ville où les poitrines sont occupées et les ventres parfois vacants, le promeneur est spectateur. Surtout ne pas s'éparpiller. Première escale chez Broders, sur Westwood Boulevard. Deux étages de magazines et de livres. Au rayon sport, le basket et le golf sont à la fête. Le soccer, relégué sur l'étagère la plus basse, n'a pas encore trouvé sa place. Il y a là cinq exemplaires de Both feet on the ground: an autobiography, un bouquin signé de Beckham himself : « Nous n'en avons pas vendu un seul, sourit la vendeuse, qui arbore fièrement les couleurs des Lakers et de Kobe Bryant. Moi, j'ai choisi mon camp ! » ricane-t-elle en tournant les talons. Chez Barnes & Noble, à deux pas du Farmers market, Beck s'expose en grand, mais c'est Victoria (Mme Beckham), coincée entre Gorillaz et Springsteen au rayon rock'n roll, qui attire l'attention avec son Learning to fly à 15 dollars l'exemplaire. Le rock n'est plus ce qu'il était ! La même Victoria promène sa colère dans quelques journaux et, bientôt, dans un reality show où elle racontera son prochain déménagement et tellement d'autres choses. Sur elle. Sur David. Sur elle et David. Mais pour l'heure, elle lutte. Avec 20 millions de dollars, elle n'arrive pas à se loger à Beverly Hills parce que « les méchants agents immobiliers augmentent les prix dès qu'ils savent qui je suis ». Elle fait peine à lire, Victoria. Un vrai cri du coeur, un instantané sur la vie, si difficile, des milliardaires. Encore heureux qu'elle n'ait pas l'ISF à payer !
Vendredi 30 mars
David, où es-tu ? Deuxième jour et toujours rien. Pas une trace, pas un signe. Sur les affiches, à côté desquelles nos bons vieux 4 par 3 font figure de timbres poste, on annonce l'arrivée le 4 mai de Spiderman 3, la dernière saison des Sopranos, les prochains épisodes de The Shield, mais rien sur Beckham ou le Galaxy…
Les Américains ont inventé le merchandising, c'est donc vers les enseignes de sport qu'il faut chercher. Pas dans la Nike Town, à deux pas de Rodeo Drive. Là où Pretty Woman faisait son marché, là où les proprios des boutiques de luxe se frottent les mains depuis l'annonce de la venue du couple Beckham, persuadés de s'en mettre plein les Posh.
Pas dans la Nike Town, donc, l'Anglais défend les couleurs de l'ennemi aux trois bandes. Pas plus chez Foot lockers, temple du sport américain. Heureusement, Adidas a pignon sur rue et, notamment, sur la « 3e promenade », à Santa Monica. Dès le seuil franchi, David est là. « Impossible is nothing », c'est ce qu'il dit, comme Gilbert Arenas, le meneur des Washington Wizards, comme Allyson Felix, la sprinteuse native de L.A., et comme Lionel Messi, le nouveau dieu argentin.
Sur l'affiche, on a trouvé plus prudent de préciser que Beckham est un « joueur de football, capitaine de l'équipe d'Angleterre, 2000-2006 ». Autour, il y a tout pour jouer au ballon et même des maillots du Galaxy. C'est comme trouver à L.A. du fromage qui ne serait pas pasteurisé ou du gras là où il en faut. C'est un miracle !
« Le rayon foot était tout au fond du magasin. On ne s'en occupait pas beaucoup. Depuis l'accord entre Beckham et le Galaxy, nous faisons des efforts. » C'est Britney, la vendeuse, qui l'affirme avant de s'excuser : « Moi, le soccer, j'y connais rien ! »
Samedi 31 mars
A Westwood, le quartier étudiant, les bars affichent « full » en cette fin d'après-midi. Il faut jouer des coudes comme dans un pub anglais du nord de Londres quand Arsenal est de sortie. De l'autre côté du pays, à Atlanta, les Bruins d'UCLA, l'université de L.A., affrontent les Gators de Floride. Cette demi-finale du championnat NCAA – il s'agit de basket – n'est rien d'autre que le remake de la finale perdue par les Californiens, la saison dernière. Tout ce que L.A. compte d'écrans est bloqué sur CBS et, partout dans le pays, la même ferveur ou presque. Avec onze couronnes et sept d'affilée entre 1967 et 1973, UCLA est la plus titrée des facs américaines, la plus célèbre aussi, mais cela fait douze ans maintenant qu'elle n'a plus inscrit son nom au palmarès.
David avait onze ans lorsque les Bruins ont remporté leur dernier trophée, en 1995. Il n'est plus tout à fait étudiant, pas tout à fait actif. Il boit de la bière et s'impatiente. « L'année dernière, ils étaient trop forts pour nous (73-57). Mais nous avons progressé… » Partout la même chanson, jusqu'à la une des journaux du coin. UCLA ira, cette fois, jusqu'au bout de son rêve.
Oser parler de soccer en un tel lieu est parfaitement incongru, c'est un peu comme vanter les mérites du fast-food dans un meeting de José Bové. J'en ai conscience, mais David est une bonne pâte. Le match ne fait que commencer, il lâche deux ou trois phrases, histoire d'être poli avec le Frenchie…
« Ton sport, c'est pas mon truc, mec. Gamin, j'ai essayé de jouer, mais les pieds ne suivaient pas. J'ai un ou deux potes que ça intéresse. Ils m'ont parlé de l'Anglais. C'est bien… » Du coup, j'hésite à lui remettre une bière, mais un coup d'œil circulaire me ramène vite à la raison. L'hystérie est collective, j'ai un client et je le garde.
Sur le parquet du Georgia Dome, les Bruins ne font qu'illusion. Trop maladroits, ils laissent les Gators s'envoler vers leur seconde finale (76-66) et leur second titre. En moins de temps qu'il n'en faut à Clark Kent pour devenir Superman, le bar s'est vidé. David est resté, les épaules un peu plus rentrées, le regard un peu plus fuyant. « Jamais le soccer ne réussira ici à mobiliser comme peut le faire le basket. Jamais ! »
Lui expliquer que, de l'autre côté de l'Atlantique, le football est roi ne sert à rien, si ce n'est à faire tomber le masque : « Ecoute, ton sport, c'est rien. Le père de Joakim Noah, le pivot des Gators, c'est un gars de chez toi, un Français, un chanteur… un ancien tennisman, oui si tu veux… Son fils, il ne joue pas au soccer, mais au basket. Ce mec, il a tout compris, il a mis son fils au basket. »
J'essaie alors d'expliquer à David qu'avec 2,11 m et 106 kilos, le petit-fils de Zacharie, vainqueur de la Coupe de France avec Sedan en 1961, n'avait pas à proprement parler le profil-type d'un joueur de soccer : « Tu vois ton sport, mec, il est bizarre. Quand on est trop grand, on ne peut pas y jouer. Au basket, on accepte tout le monde. »
Dimanche 1er avril
En entrant dans la salle de presse du Staples Center – où l'on se remplit la panse avant les matches pour cinq « bucks » et pas un dollar de plus – je n'ai vu que lui, fourchette en main et steak en bouche. Visage buriné et cheveux blancs sous la casquette, il a conservé, malgré le poids des années, un regard espiègle et semble même vous transpercer lorsque ses yeux de photographe se posent sur vous.
Jorge Garcia travaille à La Opinion, un quotidien en langue espagnole. Il porte un maillot du Los Angeles Galaxy, quand le costard est de rigueur dans la communauté journalistique locale. « Quand je vais shooter le Galaxy, je mets souvent une tunique des Lakers. Ça m'amuse. »
Mexicain, il est arrivé à L.A. au coeur des années 1960. Il a toujours fait des photos. « J'étais déjà là quand Johan Cruyff, Teofilo Cubillas et George Best jouaient pour les Aztecs, à la fin des années 1970. Ça jouait plutôt bien, mais déjà, à l'époque, je préférais le basket au foot et ça n'a pas changé. La NBA, c'est autre chose… En revanche, pour ce qui est de la fête, George, l'Anglais, c'est le meilleur que j'aie jamais croisé. Un mec génial et généreux, qui traitait d'égal à égal avec nous et qui nous emmenait avec lui jusqu'au bout de la nuit. Avec Beckham, on va moins rigoler, non ? »
Jorge se fera une raison. En revanche, il ne comprend pas l'absence de « Chicanos » dans l'effectif du Galaxy : « Deux gars de chez nous, seulement, et ils refusent du monde les jours de match ! Pas besoin d'aller chercher un Anglais ! Tu sais combien nous sommes à L.A. ? Non, tu ne le sais… Moi non plus, mais ça n'a pas vraiment d'importance. Je ne comprends pas pourquoi le Galaxy se prive d'une telle opportunité. Tu vois Lalas, demain ? Alors demande-lui pourquoi il n'y a pas de Chicanos dans son équipe. On lui fait peur ou quoi ? »
Lundi 2 avril
La 405, comme toujours, est prise d'assaut et la 105 roule au pas. Il est tôt et les autoroutes amènent au travail des centaines de milliers d'anonymes, ballet moderne qui rappelle que l'on est ici loin, si loin, de Kyoto. Direction Carson au sud-est de L.A. La grande banlieue… Au 18400 Avalon Boulevard, Suite 200, l'entrée du Home Depot Center, qui est aussi le Clairefontaine américain, fait penser à elle d'un parc d'attractions. Le chemin qui mène à Alexi Lalas, le président-manager du Los Angeles Galaxy, est parsemé d'attachés de presse. L'homme est à l'heure, plutôt sympa. Le discours est tiré à quatre épingles (voir page 42). « Une dernière question, Alexi… Pourquoi n'y a-t-il pas de Latinos dans votre équipe ? »
« Il n'y en a pas non plus aux Lakers, ni aux Kings (le club de hockey sur glace, Ndlr). Nous voulons la meilleure équipe possible, voilà ma réponse. La communauté hispanophone fait partie de notre business, de notre famille. Je la respecte et je n'engagerai jamais un joueur simplement parce qu'il vient du Mexique ou qu'il a des origines. Nous choisissons des joueurs qui nous permettront de gagner. Si l'un d'entre eux est latino, tant mieux, mais la chose la plus importante c'est que l'équipe gagne. C'est ce que veulent nos fans ! » Alors, Jorge, heureux ?
Mardi 3 avril
Le Napa Valley Grille, sur Glendon Avenue, est accueillant. Broderick Turner, journaliste au Riverside, l'un des quotidiens de Los Angeles, est en retard. Il suit les Lakers depuis sept ans maintenant, après avoir fait son entrée dans le métier, via les Dodgers. Justement, la saison régulière de base-ball (162 matches pour chaque équipe !) vient de commencer…
« S'il n'y avait pas toutes ces affaires de dopage, le base-ball continuerait à être notre sport préféré, mais il semble que le basket tienne aujourd'hui la corde. Avec le football, ils répondent à une même logique et ne sont pas typiquement américains par hasard. On peut, par exemple, y lire un match à travers les statistiques, ce qui est strictement impossible pour le soccer. Une équipe peut avoir 80 % de possession du ballon et perdre. Le soccer n'est donc pas assez rationnel pour les Américains qui, de surcroît, ne comprennent pas qu'un match puisse ne pas avoir de vainqueur. Ça nous échappe totalement !
Paradoxalement, une défaite n'a pas la même importance, chez nous. Il y a tellement de matches lors d'une saison régulière, qu'un revers est vite oublié, gommé, digéré. Ce n'est pas le cas avec le soccer, compte tenu du nombre restreint de rencontres. Cela se ressent au niveau du spectacle. Lorsque l'on joue pour ne pas perdre, on ne joue pas de la même façon. Or, le sport professionnel, chez nous, est une formidable entreprise de spectacle, un cirque magnifique. Pour les Américains, le basket, le base-ball, le football, voire le hockey, tiennent la même place que le cinéma. C'est une sortie familiale comme une autre, une sortie entre amis, une sortie professionnelle aussi. On vient se détendre, d'abord, voir du sport ensuite, voir gagner son équipe enfin.
C'est pourquoi le spectacle, c'est-à-dire le jeu et tout ce qu'il y a autour, doit te taper dans l'oeil, t'aguicher, presque t'envoûter au premier regard. On t'en met plein les yeux, plein les oreilles. La recette n'est pas bien compliquée, mais le résultat, c'est un show dont le match n'est qu'une des attractions. Que serait la NBA sans les cheerleaders, sans les acrobates, sans les chanteurs, sans les concours de smash ou de tir à trois points, sans Jack Nicholson en supersupporter des Lakers ?
Le spectacle doit passer du terrain aux tribunes, l'harmonie doit être parfaite, l'échange permanent. Il est donc nécessaire que le jeu soit au diapason : le plus divertissant possible. On ne transige pas avec ça ! Il va falloir beaucoup de temps avant que le soccer parvienne à ce niveau-là, si jamais il y parvient un jour. Et puis, aucun Américain ne s'identifiera à David Beckham. Pas parce qu'il est anglais, mais parce qu'il ne fait pas partie de notre vie, de notre culture. Kobe Bryant, nous le suivons à la télé depuis qu'il est gamin, depuis le lycée. Nous l'avons vu grandir, vieillir, c'est comme s'il faisait partie de notre famille. L'exposition médiatique du soccer ne permettra jamais à un joueur d'atteindre ce statut si privilégié. Ok, Beckham est une star mondiale, mais Kobe est notre star et la différence est énorme ! » Énorme.
Mercredi 4 avril
« Ça… »
Ronny Turiaf a dit « ça… », tout en écartant le pouce et l'index. Et même entre ces mains-là, aux extrémités d'un corps qui s'étire sur 208 cm, « ça…», ça n'est pas grand-chose. C'est à peine si l'on devine, derrière ses deux doigts, l'oeil goguenard du basketteur français des Lakers de Los Angeles qui vient donc, en l'espace d'une seconde, de réduire à néant les espoirs et les efforts de tous ceux qui pensent que le soccer deviendra, demain, et peut-être même grâce à David Beckham, un sport majeur de ce côté-ci de l'Atlantique…
La question venait conclure une discussion plutôt sympa et détendue, un soir de derby et de défaite dans un coin du vestiaire du Staples Center (90-82 contre les Clippers, l'autre club de L.A.). Trop content de parler de foot – « Moi, j'adore… » – Ronny avait évoqué son amitié naissante avec Franck Leboeuf qui, entre deux cours d'art dramatique, tape encore le ballon au sein du très sélect « Hollywood United Football Club »(2), dont il est également l'entraîneur. Il avait dit sa hâte d'assister à une rencontre du Galaxy avec Beckham, et s'était arrêté sur les questions que ses coéquipiers lui avaient posées, quelques semaines plus tôt, à l'annonce de l'arrivée de l'Anglais : « Ils savent que j'aime le foot... Ils n'arrivaient pas à comprendre comment on peut donner 50 millions de dollars par an à un joueur de soccer. Ils ne doutent pas des qualités du gars en question, mais 50 millions de dollars, c'est deux fois le salaire annuel des plus grandes stars sportives du pays. Des basketteurs, des joueurs de base-ball. Je voyais bien que ça les dépassait. Je leur ai dit que le salaire de Beckham n'est que de 10 millions de dollars – oui, j'ai dit ça ! –, que le reste vient de la pub… Ça les a calmés ! »
La question venait aussi à la suite d'une belle tirade de ce gars qui mord dans la vie à pleines dents après s'être battu pour elle, il y a deux ans. Son coeur venait de lui jouer un bien vilain tour. Ronny est un positiviste et il le revendique : « La venue de Beckham, c'est ce qui pouvait arriver de mieux au soccer. Cela va donner un sacré coup de projecteur sur un sport encore confidentiel. Cela va booster l'intérêt des spectateurs, des sponsors, de la télé, tout en donnant envie à d'autres grandes stars européennes de venir finir ici leur carrière, à condition de ne pas oublier que l'Amérique n'est pas une maison de retraite. Beckham, c'est sûr, ça va faire bouger les choses. » C'est alors que nous avons posé « la » question. Un réflexe malheureux, alors que je tenais là des raisons d'espérer, de croire que le coup de poker du Galaxy était un coup de génie. J'ai dit : « Le gâteau est-il assez grand pour que le soccer prenne une place significative à côté des quatre sports majeurs ? » « Le gâteau est assez grand, oui, a souri Ronny, malicieusement. Si les choses progressent normalement, disons qu'il faudra plusieurs décennies pour que le soccer en grignote… ça ! » Ronny Turiaf a dit « ça… ».
Jeudi 5 avril
Pour un peu, alors que l'heure du départ approche, j'aurais oublié que j'étais là pour lui. David, où es-tu ? En dehors d'un poster à trois bandes, rien. Pas une trace, pas un signe. Seules quelques lignes dans les journaux où l'on apprend qu'entre l'augmentation du nombre des abonnements, du prix des places dites premium, la revalorisation des droits télé et l'arrivée d'un nouveau sponsor –Herbalife (compléments nutritionnels et produits de régime) –, le Los Angeles Galaxy serait déjà bénéficiaire. Largement bénéficiaire.
Au train où vont les choses, Beckham n'aura même pas besoin de jouer. David où es-tu ? Pas encore sur le Walk of fame, le trottoir des étoiles de l'industrie du spectacle sur Hollywood Boulevard, où certains de ses compatriotes se font piétiner par le touriste. Demain, qui sait… Demain, oui. Car j'ai fini par retrouver David, à l'entrée du parking de Century City, un centre commercial. Monté sur un beau destrier, l'épée à la main et un chèque de Disney dans la poche de son armure, il s'en va terrasser le dragon. Belle allégorie sur ce qui attend Beckham, le joueur de soccer…