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Daniel COHN-BENDIT

Daniel Cohn-Bendit

Rencontre

On le sait passionné de football, mais le député européen, toujours vert, n'est pas un fan comme un autre. Preuves et petites phrases à l'appui.

Daniel Cohn-Bendit, député européen et toujours Verts, connaît et aime le football. C'est « sa passion », confesse-t-il au bout du bout de sa biographie sur son site Internet. Dans son bureau, à Bruxelles, l'homme est pressé en ce matin du 11 juin. Une fois poussé le cri du supporter deux jours après France-Roumanie – « Mais qu'est-ce qu'il fait, Domenech ? » –, le débit est rapide et le mot juste. Comme le TGV qui doit l'amener à Paris, Daniel Cohn-Bendit prend le temps d'aller vite, tellement content qu'on ne lui parle pas des 40 ans de 68…

« Platini est de droite, mais quand il parle football, il pense à gauche... »


Du paradoxe dans le football

« Avec le football dit moderne, nous sommes face à une véritable contradiction. Le foot est devenu une marchandise outrancière. Lorsque j'entends que le Real Madrid est capable de proposer 100 millions d'euros pour s'offrir Cristiano Ronaldo, je me dis pourquoi pas 500 millions, pourquoi pas dix fois plus ? Il n'existe donc plus la moindre relation entre la valeur des choses – si tant est que l'on puisse la définir et considérer l'homme comme une marchandise – et leur prix.

Pour une minorité de footballeurs, mais c'est la minorité visible, celle que les médias exposent, nous sommes à l'évidence dans l'industrie du spectacle. Mais il faut reconnaître que le football est devenu de plus en plus dur. Je ne parle pas ici des brutalités qui peuvent émailler le jeu, mais de la charge de travail que l'on demande, aujourd'hui, à un professionnel. Elle a suivi la même courbe inflationniste que les salaires. C'est suicidaire, ce que les sportifs infligent à leur corps parce que le spectacle et la concurrence le leur demandent. La répétition des matches est telle que plus personne – ou presque – ne peut tenir le rythme imposé. Lorsque l'on compte le nombre de blessés avant une grande compétition comme le dernier Euro, il y a de quoi s'alarmer… Tous les joueurs sont au bord de la rupture. Le moindre pépin, le moindre dérapage et le corps cède…

D'un autre côté, et c'est assez fascinant à constater, le football répond aux besoins d'identification d'un public toujours plus large. Or, les clubs n'ont plus rien ni de local, ni même de national depuis l'Arrêt Bosman.

Cela n'a visiblement pas d'effet sur le comportement du supporter, qui, fasciné par le spectacle, continue à s'identifier à son club, à sa ville. Qu'importe que son équipe soit composée de Blancs, de Noirs, de Brésiliens, de Chinois, de Polonais ou d'Espagnols… Toutes les nationalités se fondent sous un seul et même maillot, celui du club, et c'est prétexte à faire la fête. Bien sûr, ici ou là, il y a cinq à dix pour cent de cinglés, mais les autres, tous les autres, ne pensent qu'à s'amuser. Cela replace le foot au niveau du jeu, de la simplicité, de l'innocence, alors qu'il est, dans le même temps, devenu une formidable machine financière… Voilà pour ce qui est du paradoxe... »


De l'obligatoire régulation

« Comment réguler pour se prémunir des excès du tout business et pour que perdure l'esprit du jeu, pas seulement dans les tribunes ? À mes yeux, la seule façon d'y parvenir, comme cela se fait d'ailleurs déjà dans certains pays, notamment en France, c'est de mettre tout le monde en Europe sur un même pied d'égalité. Il ne faut pas que certains clubs puissent creuser des déficits abyssaux et fausser la compétition, quand d'autres sont tenus de respecter des règles, d'équilibrer leur budget au risque d'être sportivement sanctionnés.

Le vrai contrôle est là. Pas ou très peu de déficit ! Il faut, même si les fonds sont privés, que la balance soit équilibrée entre l'argent qui entre dans le club et celui qui en sort. Moi, je crois à cela, en une espèce de DNCG européenne afin de réguler et de rendre plus équitables les championnats et les Coupes d'Europe. »

« Il y a une malhonnêteté fondamentale à exclure le footballeur aussi bien des minima sociaux que de l'impôt. »


De l'harmonisation fiscale

« Créer une DNCG européenne ne suffira pas. Il faut trouver dans quelle mesure nous pouvons parvenir à une harmonisation fiscale. Il y a là une vraie inégalité entre le Real, qui propose des salaires nets d'impôt, comme cela se fait en Angleterre également, et les clubs français, par exemple. Je ne vois pas pourquoi un footballeur ne paierait pas d'impôts : les impôts, c'est quoi ? Des écoles, des routes, des aides aux plus démunis, c'est l'État… Un match de foot, c'est je ne sais combien de centaines, parfois de milliers de policiers, et c'est l'État qui paie. Il y a une malhonnêteté fondamentale à exclure le footballeur aussi bien des minima sociaux que de l'impôt, c'est-à-dire qu'il convient, là aussi, de le considérer comme un citoyen comme un autre. On me dit que les impôts sont payés par les clubs… Moi, je prétends que tout cela n'est pas très clair. Il y a beaucoup d'accords bizarres, il y a déjà eu quelques scandales en Italie et ailleurs, justement parce que les clubs ne faisaient pas ou plus face à leurs engagements. Il faut arrêter ça. Tout le monde doit payer ses impôts, les footballeurs comme les autres. Et l'on verra alors si l'on continuera à offrir à certains les mêmes avantages, les mêmes salaires… »


Du salaire minimum et… maximum ?

« Faut-il imposer un salaire maximum ? C'est discutable, certainement pas légal, aujourd'hui, et peut-être devrions-nous commencer par imposer un salaire minimum ? Je suis entièrement favorable à l'intégration du salaire minimum dans les traités européens. Un salaire minimum par pays, cela va de soi. Pareillement, les joueurs doivent être protégés et signer, partout où cela n'est pas encore le cas en Europe et ailleurs, des contrats de travail en bonne et due forme. C'est dans ce sens, me semble-t-il, que s'est instauré le dialogue social européen dans le foot, mais il ne m'appartient pas de me substituer aux partenaires sociaux. »


De l'exception sportive

« L'exception sportive, c'est, dans la tête de Michel Platini, le président de l'UEFA, le moyen de trouver des règlements qui ne soient pas uniquement des règlements marchands. La seule façon d'y parvenir au niveau européen, c'est justement de développer l'idée d'exception sportive. C'est donc positivement discutable.

La protection des jeunes joueurs doit retenir toute notre attention, car il y a de forts relents esclavagistes dans le fait d'aller extraire d'Afrique des gamins de 12 ans. Cela se fait sous le couvert du football, mais chacun sait que les motivations sont ailleurs. Elles sont marchandes. Avec l'exception sportive, on peut y faire face. Il existe tout un entourage social et culturel qu'il convient de régler, mais pas en calquant le fonctionnement du football sur celui du marché. »


De Michel Platini

« L'arrivée de Platini est une très bonne chose et je suis favorable à la prise de responsabilités des sportifs. Michel, c'est marrant… C'est un homme de droite, mais dès qu'il parle football, il pense à gauche. Pour lui, l'ancien grand joueur, le football n'est pas uniquement une valeur marchande entre les mains de présidents qui agissent comme autant de “petits barons”. Il parle de protéger le jeu, de lui redonner toute sa dimension ludique. Il cherche les solutions pour faire sortir le foot du tout business et je trouve que c'est un bon interlocuteur. Ça ne veut pas dire qu'il a forcément raison sur tout, mais il cherche, il est courageux… »