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Road movie - La Chine

La Chine s'éveille, son football sommeille…

Road movie

Dans un pays en perpétuel bouillonnement, le football tarde à trouver sa place, même si les investisseurs, étrangers surtout, parient sur l'avenir. Balade de Pékin à Chengdu, au cœur du prochain Eldorado…

De Pékin à Chengdu, du mouvement perpétuel, frénétique, au calme symbolisé par les pandas géants, petite balade dans la Chine du football, qui avance à pas feutrés dans un pays qui a chaussé des bottes de sept lieues. Si l'empire du Milieu s'éveille chaque jour un peu plus, le football professionnel, lui, semble toujours attendre son heure.

Pékin


La flamme olympique est à Paris et la presse chinoise donne des événements une vision qui pourrait faire sourire, si un tel degré de désinformation ne signifiait pas un mépris total du peuple, un rejet de la démocratie, sans autre forme de procès. C'est l'histoire des bons et des méchants. Comme toujours. Un doigt de nationalisme – il n'en faut pas plus, ici comme ailleurs –, et voilà que quelques Chinois voudraient débarquer à Paris, comme Jean Yanne les y avait encouragés il y a trente-cinq ans de cela.

Quelques Chinois seulement, car en ce mois d'avril, les mésaventures de la flamme sur fond d'autonomie tibétaine ou les Jeux olympiques eux-mêmes pèsent autant sur le moral du Pékinois de la rue que les montants compensatoires monétaires affectent la vie des candidats de la Star'Ac.

Il n'y a pas de chasse aux sorcières, fussent-elles françaises ! La Chine a d'autres chats à fouetter. Pékin bouillonne d'une frénésie qui doit plus au capitalisme sauvage qu'aux enseignements du Petit Livre rouge, relique désormais en bonne place dans les échoppes. On ne connaît jamais vraiment en Chine quelle est la part réelle de l'État, omniprésent, dans l'entreprise individuelle que les dirigeants du plus grand pays communiste encouragent vivement. Au jeu des paradoxes, le visiteur finit par se perdre, aussi sûrement que dans les ruelles du quartier des Hutongs qui compte parmi les derniers vestiges du Pékin ancestral, maltraité et détruit par les bulldozers et les hommes d'affaires, noyé sous des millions de tonnes de béton armé, qui avale tout sur son passage et dont l'appétit a grandi à l'approche des JO.

Qui n'a pas visité la capitale de l'empire du Milieu depuis deux ans – peut-être moins ? – ne la reconnaîtrait plus, moderne et moderniste, encerclée de ses six périphériques (certains disent sept), étouffée par les émissions de gaz carboniques, dépecée, les trottoirs éventrés.

Pas de repos et pas de répit, ballet ininterrompu de camions et d'ouvriers. Pékin n'est qu'un immense chantier. La Chine n'est qu'un immense chantier, en équilibre sur les échafaudages en bambou, démesurés et branlants, sortis d'un autre temps, d'une autre dimension. La métamorphose du paysage urbain chinois est sans précédent dans l'histoire moderne. Les tours poussent comme autant de points d'exclamation chacune venant marquer la puissance de l'empire pour mieux signifier au monde que la Chine avance. Qu'elle arrive. Qu'elle est déjà là !

On peut y voir également la volonté de contrôler les migrations des paysans pauvres vers les villes, attirés par l'argent devenu facile. Un peu moins de la moitié de la population chinoise, soit sept cents millions d'âmes, tout de même, resterait à loger…

Le Parti a perdu de son influence dans la campagne. Alors, on construit en ville pour y installer le citoyen nouveau, parqué et plus facile à surveiller. Mais est-il possible de contrôler autant d'hommes et de femmes ? Qu'importe, on construit des villes nouvelles : près de trois mille cinq cents ces vingt-cinq dernières années. On construit pour construire. On construit parce que l'État, propriétaire du foncier, a décidé de bâtir une Chine industrielle et urbaine, quitte à laisser naître une population de petits propriétaires et à lui laisser financer « l'effort de guerre ». On construit parce qu'il a été décidé que le bâtiment serait le moteur de l'économie, le soutien de la croissance. On construit, à Pékin ou à Shanghai, vitrines offertes au monde, sans vraiment se préoccuper de l'architecture. La Chine, face à l'émergence d'une classe moyenne jusqu'alors inconnue, et sous la pression démographique, construit les barres que la Vieille Europe n'en finit pas de détruire. Des barres encore plus grandes, encore plus hautes pour éviter que ne se créent, dans les mégapoles, des favelas à la chinoise qui deviendraient vite incontrôlables si le chiffre (officieux) de 220 millions de ruraux illégalement installés dans les villes, les « mingongs », venait à se vérifier…

Passé le choc, reste à se mettre au travail ! Quelle est la place du football dans un pays qui se réinvente en permanence ? La visite à la Fédération chinoise de football ne nous apprendra rien. La présence d'un Français, peut-être même d'un journaliste, crée un certain émoi parmi le personnel. Difficile de se faire entendre, comprendre. La directrice de la communication est « absente » et, seule, Rachel Shen, du département marketing, fera l'effort de quelques mots en anglais et d'un soutien appréciable.

En réalité, il ne fait pas bon être français en ces lieux. Aucun rapport avec la flamme olympique ou le Tibet, pourtant. En ce mois d'avril, la Fédé chinoise est en guerre contre Élisabeth Loisel, sélectionneur de l'équipe nationale féminine, française et limogée depuis. Que vient donc faire ce compatriote ? Fouiner ? Il ne sert alors à rien d'insister, si ce n'est à obtenir un blanc-seing pour Tianjin et un match de Super-League, le lendemain.

Tianjin


« Le football a été créé en Chine. » C'est mon voisin, dans le train qui nous mène à Tianjin, qui l'affirme. Je balaye le wagon du regard et, une fois rassuré sur l'absence d'un descendant de William Webb Ellis, j'encourage l'historien amateur à m'en dire un peu plus…On trouverait donc trace du football, sous le nom de zuqiu – littéralement « pied-ballon » –, dans les manuels militaires chinois, 2 140 ans avant MZ – Mao Zedong pour ceux qui auraient raté la Longue Marche, le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle…Ce football-là, qui participait à l'entraînement des soldats chinois, n'avait presque rien à voir avec le jeu actuel, mais je lis comme de la fierté sur le visage de mon interlocuteur. Les Chinois n'ont pas seulement inventé les pâtes, la poudre à canon, les cols mao et le majong ; ils ont aussi inventé le football. Quelqu'un osera-t-il le dire aux Anglais ?Malgré son statut de municipalité autonome, Tianjin, à cent cinquante kilomètres au sudest de Pékin, ne compte « que » dix millions d'habitants. Flanquée à l'embouchure du Hai He, qui se jette dans la mer de Bohai, une avancée de la mer Jaune, la ville est surtout connue pour son port, autour duquel s'est développé un véritable centre industriel et commercial, résolument tourné vers l'international.En ville, le stade qui accueillera quelques matches de football pendant les JO est flambant neuf, mais c'est à une bonne trentaine de kilomètres de là, sur l'herbe du Teda Stadium, que joue Tianjin…

Teda.


Créé en 1994, c'est-à-dire au moment de l'implantation du football professionnel en Chine, et après avoir plusieurs fois changé de nom depuis, Teda (Tianjin Economic and Technological Development Area) fait partie des bons clubs du pays. Sixième en 2006 et en 2007, il tarde néanmoins à s'asseoir à la table des grands.

Son adversaire, ce jour-là, Qingdao Zhongneng (renommé Qingdao Jonoon depuis), n'est guère mieux placé. Autant l'écrire tout de suite, Qingdao est plus célèbre pour sa marque de bière – la Tsingtao – que pour son équipe de foot. Et, à regarder le match, ce mercredi-là dans un stade presque vide, il n'était pas bien difficile de comprendre pourquoi. Seul Helenio Herrera y aurait retrouvé ses petits… et encore !

Du coup, après qu'un résultat nul est venu récompenser les efforts de ses joueurs (1-1), le Tchèque Josef Jarabinski, l'entraîneur de Teda, s'en est pris à ce « football étriqué et violent » et à « la complaisance des arbitres. » « Si nous voulons que le football chinois progresse, si nous voulons que les supporters prennent l'habitude de venir au stade, il faut leur offrir un vrai spectacle et non pas ce simulacre de football. Mes collègues entraîneurs doivent le comprendre et accepter d'être plus ambitieux.» Et comme libéré d'un poids, celui qui fut six fois champion de Tchécoslovaquie avec le Sparta Prague, tourna les talons et s'en retourna prêcher la bonne parole. Sa longue marche… « Ici, tout est affaire de formation. Il faut former la prochaine génération de footballeurs professionnels, former les entraîneurs qui prendront, demain, la relève des Européens – quand cela n'est pas déjà fait –, former les arbitres, les dirigeants… » Former pour que la Chine s'éveille vraiment.

Chengdu


Il paraît que les cris d'effroi du dernier entraîneur messin – dont nous tairons le nom par pure charité – qui a plongé ses baguettes dans un hot pot made in Chengdu ont longtemps résonné dans la grande ville, aujourd'hui meurtrie. Le piment et le poivre sont à la capitale du Sichuan ce que la moutarde est à Dijon ou la poudre rouge à Espelette. Piéger l'étranger avec le « hot pot maison » est une tradition locale.En avril, le séisme qui a frappé toute la province qui borde le plateau tibétain n'avait pas encore fait les ravages que l'on sait, tuant près de soixante-dix mille personnes. Depuis ce triste 12 mai 2008, la ville souffre et tarde à retrouver sa quiétude. Car, à comparer avec l'agitation permanente qui symbolise Pékin, Chengdu, lorsque nous l'avons visitée, était un havre de paix. Ici aussi, bien sûr, la circulation vire parfois au cauchemar et les tours poussent, redessinant l'horizon, mais il fait bon vivre à Chengdu, et même la Jinli Street, un piège à touristes pourtant, réserve de belles surprises.Rien d'étonnant donc à savoir que la ville et la province aient le panda pour emblème. Et même si la cité, expansionniste, n'en finit pas de se rapprocher de la ferme d'élevage perdue au cœur d'une magnifique forêt de bambous, les pandas géants, popularisés au XIXe siècle par le père Armand David (un Français…), sont une richesse naturelle sur laquelle veillent les autorités. Le visiteur, qu'il le demande ou non, est amené là comme en pèlerinage.Et la balade vaut le détour.Mais c'est au centre de formation que nous avions rendez-vous, le premier jour. Il a été vain d'essayer de savoir à qui appartenait cette école de jeunes footballeurs. À la Fédération de Chengdu ? À des investisseurs privés ? Au club des Blades, donc à Sheffield United, son propriétaire ? Au lycée où les enfants suivent leur scolarité ? Au ministère des Sports, à celui de l'Éducation ? Un peu à tout le monde, sans doute. Les ados, nés en 1995 et 1996, qui s'entraînent cet après-midi-là sous la conduite de Dai Chao Hong, s'en moquent comme de leur première paire de crampons.

Une chose est sûre : cette école est parrainée par le FC Metz depuis 2004. C'est à cette date que Gu Jiangming, le visionnaire secrétaire général de la Fédération de Chengdu, a enfin pu concrétiser le projet qui lui tenait le plus à cœur : s'inspirer, en matière de formation, de l'école française !

« La formation, c'était – et cela reste – le point faible du football chinois. Au lieu de végéter, de chercher seul les solutions, mieux valait s'adresser à ceux qui possèdent l'expérience et le savoir-faire. » La chance de Gu Jiangming, c'est d'avoir croisé Wang Xiaoming, championne de tennis de table, française et native de Chengdu. C'est en cherchant à développer les échanges sportifs et culturels entre la France et la Chine, que la pongiste a compris que le ballon rond était certainement le meilleur vecteur possible. Elle crée, avec Hervé Drechou, son mari, l'association Metis, et ne tarde pas à rencontrer Gu Jiangming. La suite…

Eddie Hudanski, un éducateur français, débarque du… Cameroun et trace les grandes lignes du centre de formation dès 2000. Les choses se mettent rapidement en place, car tout l'appareil participe à la réalisation du projet. Reste à donner un prolongement professionnel à ce qui n'est encore qu'une expérience. Et c'est vers la France, forcément, que l'on se tourne. Parmi les nombreux centres de formation qui obtiennent des résultats probants, celui de Metz présente toutes les garanties, et saute définitivement le pas quand, en mai 2004, quelques jeunes joueurs chinois découvrent la Lorraine…

La coopération se poursuit depuis, même si les Anglais de Sheffield United revendiquent aujourd'hui la propriété du centre et surtout la mainmise sur ses méthodes de formation : « Il n'y a pas un seul centre, mais trois. Et plus d'une centaine de jeunes en formation, repartis selon leur âge afin d'optimiser leurs chances de réussite. Sheffield travaille, il est vrai, avec ceux en passe de devenir professionnels, qui sont les plus âgés de nos élèves. Mais il n'a jamais été question, nous concernant, de rompre nos excellentes relations avec le FC Metz, d'autant que nous en recueillons les premiers fruits. Et puis, surtout, ce n'est pas parce que j'ai un nouvel ami, que je dois tourner le dos à l'ancien. Tant que les Messins souhaiteront poursuivre notre collaboration, nous continuerons à travailler avec eux ! »

Au nom de la Fédération de Chengdu, Gu Jiangming balaie d'une main les affirmations de Don O'Riordan, superviseur dépêché en Chine par le propriétaire anglais : « Depuis que nous sommes arrivés, en 2006 – et alors que le club était en deuxième division –, nous avons tout restructuré, y compris la formation qui est désormais de notre responsabilité. »

Peut-être que l'Irlandais, interrogé à la fin du match de Super-League entre Chengdu et Dalian Shide (2-1), avait-il oublié que Metz accueille toujours des jeunes – quatre par an – venus du centre de formation des Blades, ne serait-ce que parce qu'il leur est plus facile d'obtenir un visa pour la France que pour l'Angleterre ? Moins onéreux, aussi, puisque les Anglais réclament, en dépôt, plusieurs dizaines de milliers d'euros pour chaque étudiant. Les formateurs du club lorrain continuent également d'éduquer leurs collègues chinois, pour la plus grande joie de Dai Chao Hong, l'un des éducateurs, ancien joueur professionnel à Chengdu : « À Metz, nos jeunes progressent beaucoup plus vite : physiquement, techniquement, tactiquement, ils passent au niveau supérieur et c'est une chance pour nous. Il convient désormais d'apprendre les méthodes de travail prônées par les entraîneurs messins, afin de pouvoir les adapter aux caractéristiques chinoises pour mieux les utiliser. C'est pourquoi, la venue des formateurs français est primordiale, car elle nous permet de progresser, nous aussi. Cela nous ouvre l'esprit… »

Le ballet entre Chengdu et Metz n'est visiblement pas près de s'arrêter. Même s'il faut, pour cela, que les entraîneurs venus de France trempent, mais sans sourciller, leurs baguettes dans le hot pot.

RENDEZ-VOUS DANS DIX ANS ?


Un marché énorme, largement inexploité. Tous les spécialistes s'accordent à penser que la Chine porte en elle les relais de croissance de l'économie du football mondial. Mais tous évoquent le long terme. Cinq ans ? Dix ans ?

Certains, pourtant, n'hésitent pas à parier sur l'avenir, à moins – comme les investisseurs du club de Sheffield United avec Chengdu Blades – que le football ne soit qu'une porte d'entrée ouverte sur d'autres marchés, au premier rang desquels l'immobilier est roi. Tony Xu, le président de Chengdu Blades, symbolise la Chine d'aujourd'hui. Études en Angleterre, 38 ans, style golden boy. l est dans « les affaires » et dans « l'immobilier ». Évidemment. Quand il parle, c'est vite. Forcément. « L'ouverture des clubs aux investisseurs privés avait, en 1994, suscité un réel engouement.

Mais nous avons sauté les étapes, au lieu de progresser à notre rythme. Depuis 2004 et la réorganisation du football professionnel, notre Super-League est de qualité et notre modèle économique fiable. La passion du public est réelle, les médias ont emboîté le pas, même si les télés sont encore à la traîne à comparer avec l'Europe, l'argent est présent...

Le football ne peut que se développer ici, à condition de ne pas foncer tête baissée ! » Fu Bin, le gardien de but des Blades, est plus âgé que son président. Et beaucoup plus grand, aussi. En 15 ans de carrière professionnelle, cet ancien international a tout connu. Grandeur et décadence d'un football, hier rongé par la corruption, qui, à l'instar du soccer américain des années 1970, est monté très haut avant de retomber dans des profondeurs abyssales : « Être footballeur professionnel ne signifiait plus grand-chose. Les gens ne nous faisaient plus confiance, d'autant que nous avions du mal à leur donner du plaisir puisque nous n'en éprouvions plus sur le terrain. Heureusement, les choses vont beaucoup mieux, aujourd'hui. Nous nous servons de nos erreurs passées, et pas seulement au niveau économique.

Dans la gestion humaine, nous nous approchons de ce qui se fait en Europe. C'en est fini des camps d'entraînement que les joueurs, les étrangers surtout, ne quittaient que pour se rendre au match. L'approche est beaucoup plus professionnelle, le recrutement plus efficace et le niveau réellement en hausse. Nous gagnons également mieux notre vie, même s'il ne faut pas croire que nous sommes tous des privilégiés... » Alors que le revenu minimum légal est de 800 yuans par mois (75 euros), on parle tout de même de salaire annuel de l'ordre de 3 millions de yuans (277 000 euros) pour les meilleurs joueurs chinois.

Les étrangers – au nombre de quatre par équipe, alors que trois seulement peuvent évoluer simultanément sur le terrain – seraient mieux lotis encore, avec 30 000 euros par mois pour les plus chanceux...