­
Le respect passe par l'écoute de l'autre, qu'il soit arbitre, comme Guillaume Dumont, ou entraîneur survitaminé comme Jean-Philippe Delpech…

Qui sème le respect…

Graine de supporters

Une troupe de théâtre, des enfants et le football en toile de fond. Mais un football que l'on voudrait débarrasser du racisme, de la xénophobie, de l'homophobie, de la violence. Nous en rêvons, ils le feront !

Il y a quelques années, déjà, que l'UNFP vogue avec la compagnie Le Trimaran. Son dernier spectacle éducatif, Graine de supporters, joué dans un grand nombre de collèges, porte en lui les germes du football de demain, un football qui sera forcément différent quand le racisme, la violence et l'homophobie auront, à jamais, quitté les stades…

Croire en cet avenir-là, croire en l'enfant qui deviendra homme, c'est tout le pari de Graine de supporters. Il y a là un auteur et des mannequins à casquette, trois comédiens dont un ancien footballeur professionnel qui n'en dit mot, un décor puisqu'on est au théâtre, de la bonne humeur, un soupçon de gravité, une pensée pour Raymond (pas le sélectionneur, le troubadour) et une passion partagée pour le jeu de football. Car le football est un jeu. Qu'on se le dise…

« Il ne nous appartient pas de nous substituer au corps enseignant, juste de susciter l'intérêt des jeunes, de piquer leur curiosité... »

 

« Audace… »

Le mot claque comme un cri qui viendrait déchirer le silence de la nuit. Le premier rang aimerait reculer jusqu'à dix yards, peut-être même « jusqu'à les arbres », devant le coup pas très franc de celui qui vient d'envahir la petite scène improvisée et qui a du mal à cacher le souffle de satisfaction qui parcourt son visage devant l'effet réussi.

Dans la salle, quelques cris étouffés, quelques regards interrogatifs, quelques mots soufflés comme dans le dos d'un professeur. « Audace… » Jean-Philippe Delpech remet ça. Il monte le son. Et une fois encore pour faire bonne mesure. But, gamelle et but. Ce n'est pas facile à captiver, une bande de collégiens, et à emmener avec soi deux heures durant. Plus que les mots, c'est le ton qu'il convient de trouver ; le rythme, aussi. Il faut les intéresser sans les « saouler », employer leur langage et respecter la langue tout de même, mais il faut aussi, surtout, qu'ils comprennent d'entrée que le passage de la compagnie Le Trimaran, ce n'est pas du temps offert au farniente…

Ce matin-là, avant le début de la représentation, le café dans le bureau du proviseur du collège de Soulac-sur-Mer avait été un peu salé. La représentation de Graine de supporters tombait à pic. Quelques jours auparavant, dans le plus bel élan de bêtise ordinaire et collective, les footeux et les surfers du collège avaient rejoué la scène où les Sharks et les Jets s'affrontent sans trop vraiment savoir pourquoi dans le West Side.

L'histoire est la même. « Les vrais mecs, c'est nous ! » Évidemment ! Alors, avant que Jean-Philippe Delpech ne pousse son cri d'ouverture, prélude à quelques saynètes réussies sur fond de football dans un décor réalisé par Virginie Peron, Stéphane Tournu-Romain, auteur, metteur en scène et concepteur du projet, avait évoqué l'incident, sans le minimiser, mais en mettant en pièces les motivations qui avaient entraîné ce clivage, voulu par quelques-uns, imposé à beaucoup d'autres…

Il avait également ouvert quelques pistes, sans avoir l'air d'y toucher, citant au passage un certain nombre de sportifs bien choisis, victimes et engagés, à moins que ce ne soit l'inverse : Jesse Owens, Muhammad Ali, Tommie Smith, John Carlos.

Que du beau monde !

Ici encore, tout est histoire de ton. Stéphane n'est pas un professeur, mais un artiste. Il pointe, il suggère, il raconte, il éveille les consciences, il explique, parfois, mais il laisse à l'enseignant le soin d'approfondir, de se réapproprier le texte pour en débattre, plus tard, avec l'ensemble de la classe : « Il ne nous appartient pas de nous substituer au corps enseignant, juste de susciter l'intérêt des jeunes, de piquer leur curiosité… »

Et ça marche. Quitte à renvoyer parfois l'élève à ses propres erreurs, comme lorsqu'on lui demande ce qu'il entend par xénophobie, alors qu'il n'en sait rien et qu'il vient pourtant de la condamner. Mais ça s'arrête là : « Une fois encore, on laisse aux profs le soin de développer. Pourquoi et comment certains jugent-ils et critiquent-ils sans connaître ? Que recherchent-ils ? Pourquoi se laisse-t-on entraîner à faire certaines choses ? Pour faire comme les autres, pour être comme les autres ? On ne veut qu'éveiller leur curiosité, on veut qu'ils s'interrogent sur eux mêmes, sur leur comportement, qu'ils soient seuls ou en bande, mais nous ne sommes pas là pour les juger… »

D'autres s'en chargent, y compris dans les tribunaux. Le ton est posé, voire grave lorsque Christophe Cousteix, le Monsieur Loyal de la petite troupe, reprend régulièrement l'arsenal pénal qui sanctionne les actes de racisme, d'antisémitisme, d'homophobie, de xénophobie et de sexisme…

Lutter contre toutes les formes de discrimination : le combat est quotidien, universel. Y compris dans le sport, surtout dans le football qui, plus médiatisé que les autres sports, offre une bien plus grosse caisse de résonance aux briseurs de rêve. Excroissance de la société dans laquelle il vit, le sport en reprend tous les mécanismes de fonctionnement et tous les travers, aussi.

Que reste-t-il de l'innocence de l'enfant qui tape dans un ballon dans le supporter qui insulte l'adversaire ?

Que faisons-nous de nos propres rêves ? Peut-on aimer et supporter les rouges et ne pas cracher sur les bleus ? Comment éviter que le stade soit le cimetière de nos illusions, alors qu'il devrait être un lieu de partage, de passion, de compréhension, de rire et de fête ?

Passionné de football, Stéphane Tournu-Romain, casquette rivée sur la tête, croit visiblement en des lendemains qui chantent. Et comme l'enfant est le père de l'homme, c'est à lui qu'il a décidé de s'adresser. Le message est aussi simple que le jeu de football. Jeu, football, des mots que l'on n'emploie plus guère ensemble. Et pourtant…

Comment ne pas rire, mais d'un rire inquiet, devant cet entraîneur au bord de la crise de nerfs, campé par Jean-Philippe Delpech, qui s'en prend à Guillaume Dumont, le troisième comédien, transformé en arbitre, avant de s'attaquer à la terre entière, y compris à ses propres joueurs ?

On s'y croirait…

Petit à petit, on sent que la salle bascule, mais il faut aller plus loin, pousser les gamins dans leurs derniers retranchements en les mettant en situation. Par groupes de cinq ou de six, ils quittent alors la salle et vont, avec l'aide de Guillaume, jeter les grandes lignes d'une saynète qu'ils viendront jouer devant leurs camarades. Le sujet est tiré au sort et renvoie aux comportements que l'on aimerait voir bannis des aires de jeu.

Jean-Philippe Delpech viendra, régulièrement, au secours des comédiens débutants qui, une fois passée l'excitation initiale de pouvoir dire des gros mots en classe, prennent leur rôle très au sérieux.

« Audace… »

L'audace n'est-elle pas, aujourd'hui, de respecter l'autre pour mieux vivre ensemble, de se comprendre par-delà les différences ? Ensemble, quels que soient notre race, notre religion, notre niveau social. Ensemble pour gagner ou pour perdre. Ensemble pour encourager et pour aimer. Ensemble pour partager. Pour vivre, tout simplement. Autant alors passer le relais dans de bonnes conditions à ces jeunes, filles ou garçons, footeux ou surfers, pour qu'ils relèvent les défis qui se présenteront forcément à eux, demain. Et si le stade peut devenir agora plutôt qu'arène, si le football peut continuer à susciter en nous toutes les émotions possibles et imaginables, nous redonner une âme d'enfant une heure et demie durant, alors ne laissons personne gâcher notre plaisir et tuer notre rêve.

Le rideau imaginaire se baisse. Mais l'arbitre ne siffle pas la fin du match. Le combat continue. Quotidien.

Jusqu'à quand ? « L'homme n'est pas tout à fait coupable parce qu'il n'a pas commencé l'histoire, ni tout à fait innocent parce qu'il la continue... » C'est Camus, qui a écrit ça. Albert Camus. Qui a tant appris du football. « Audace… », vous avez dit « Audace… » ?