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Il a tendu la main. Encore et toujours.
Dix fois, vingt fois, cent fois. Et plus encore tout au long de cette journée
si particulière. Jean Alain Boumsong a tendu la main vers d'autres mains, celles d'autres hommes, ses frères du Cameroun. Il a tendu la main. Encore et toujours. Vers des symboles. Ici une canne, là de l'eau. Une canne, comme un témoin que l'on passe, un pouvoir qu'on arrache pour mieux s'en emparer et mieux s'en servir. L'eau, comme la vie que l'on donne en la sauvant. Comme l'espoir qui rejaillit de nulle part, de cette terre que l'on avait fini par croire hostile. Plus dure avec l'homme qu'avec aucune autre forme de vie.
Mais c'était encore et toujours le même geste. Vers l'autre. Vers l'homme. Pour l'homme. Vers l'eau. Pour la vie. Sa vie, celle de ses ancêtres, a commencé ici. Au Cameroun. Il ne pourra jamais l'oublier. L'hiver frappe à la porte, là-bas en Europe, et le soleil, ici, pourrait écraser les volontés si l'on n'y prenait garde. Noël s'annonce en ce lundi 22 décembre 2008, mais, dans le groupement de Lo-Hendé, à deux heures de voiture de Douala, c'est déjà l'heure des cadeaux et de la fête. Des beaux discours, aussi, écrits à l'encre de la vie, sans chichi, mais avec tellement de dignité, avec ce qu'il faut de distance aussi – et d'humour, évidemment – pour rendre compte d'une vie qui n'est pas forcément la pire parce qu'elle n'est pas la meilleure. Qu'on s'adresse à l'enfant du pays devenu homme ailleurs, au footballeur professionnel qui nourrit les rêves d'une jeunesse que l'on ne veut pas croire sacrifiée, les paroles font mouche. À chaque fois. Assis à côté d'une mère protectrice, qui le couve du regard comme au premier jour, Jean Alain encaisse les mots comme un boxeur les coups. Il se redresse à plusieurs reprises, prenant une stature altière qui révèle déjà qu'un nouveau roi s'apprête à régner. C'est le coup le plus lourd qui lui sera porté.
Les anciens en ont décidé ainsi, bouleversant les traditions et la hiérarchie familiale. Et le roi du village de Song-Simouth, le village d'une arrière-grand-mère maternelle dont on a fleuri la tombe, un villagecarrefour entre Biboumha et Logbon, deux autres localités associées à la cérémonie, a fait, sans coup férir, Jean Alain Boumsong roi de Lo-Hendé.
KO debout, après avoir enfilé le costume traditionnel et arraché symboliquement ce pouvoir qu'il accepte, Jean Alain mesure d'emblée la portée de l'acte et l'honneur qui lui est fait. Il aura, lui aussi, les mots justes. Il ne veut pas être un roi sans terre. Il souhaite construire, ici, une maison pour vivre au milieu des siens, et on lui accordera, un peu plus tard, le terrain sur lequel son arrièregrand- mère avait construit sa vie et celle de sa famille. Comme un juste retour des choses. Mais qu'a-t il donc fait, Jean Alain, pour être ainsi couronné roi ? Il a, via son association Adna, le rassemblement, apporté l'eau, donc la vie, au coeur de Song-Simouth grâce à un forage qui va, à jamais, changer le quotidien des habitants des trois villages amis.
Les habitants des trois villages n'assuraient leur survie qu'au prix d'efforts
quotidiens qui, dans le même temps, mettaient à mal les liens familiaux et sociaux.
« Je viens de plus en plus souvent au Cameroun. D'abord, parce que ça reste mon pays. J'ai de la famille ici. J'ai également engagé plusieurs actions. Et c'est dans le cadre de cet engagement, de ce partage, que j'ai fait don de ce forage. Les populations l'ont accueilli avec beaucoup de joie car, comme les habitants me l'ont dit, l'eau, c'est la vie. » Jusqu'alors obligés de s'approvisionner dans les cours d'eau avoisinants, exposés en permanence aux maladies hydriques (amibes, filaires, choléra, typhoïde, etc.), les habitants des trois villages n'assuraient leur survie qu'au prix d'efforts quotidiens qui, dans le même, mettaient à mal les liens familiaux et sociaux. Une mère qui part chercher de l'eau, c'est une mère absente, une mère qui sacrifie l'éducation de ses enfants à la survie de la famille. Un enfant qui part chercher de l'eau, c'est un enfant à qui l'on demande trop tôt d'être un adulte. Mais jusqu'à l'arrivée du puits, il n'y avait pas d'alternative possible. Jean Alain Boumsong a été couronné roi parce qu'il a redonné à ces populations le droit de croire en un avenir meilleur. Le droit de croire en l'avenir, tout simplement. « Si le destin a voulu que certaines personnes soient matériellement et financièrement mieux pourvues que d'autres, je pense que la moindre des choses, c'est de partager. Beaucoup l'ont fait avant moi. Et c'est ce que j'essaie de faire, moi aussi. » Ici, sur la terre de ses ancêtres, il a réussi son coup. La fête, en ce jour de décembre finissant, a été belle, emprunte de dignité.
Ne pas être un roi sans terre. Il souhaite construire, ici, une maison pour vivre au milieu des siens.
Ce puits, chacun en avait conscience, ne résoudra pas tous les problèmes des habitants de Song-Simouth, de Biboumha et de Logbon. Jean Alain non plus. Ce puits, qui surmonte un forage profond de cinquante mètres, capable de produire plus de cinq mille litres d'eau par heure, c'est une première pierre à l'édifice sur la longue route du développement, un souci de moins, des vies sauvées. C'est aussi un peu de sens donné au mot espoir, c'est commencer à vivre et non plus seulement à survivre. La journée se termine, qui annonce déjà la France, l'hiver, l'OL et le reste. Le temps manque au joueur professionnel qui s'offre pourtant un moment d'intimité, seul au milieu d'un terrain de football, tracé il y a cinquante ans par son grand-père du côté de Pouma, à un dégagement de défenseur de la maison familiale qui se dresse encore fièrement malgré l'usure du temps. Rêverie d'un souverain subitement solitaire. Il ne tend plus la main que pour mieux s'appuyer sur sa canne, et marche, le pas sûr, comme guidé par une force invisible sur l'herbe plus tout à fait verte. Il ne tend plus la main, mais lève la tête. Les yeux vers l'infini, vers l'éternité, entre passé, présent et avenir. Entre ses racines africaines et sa vie d'Européen, entre ses rêves d'enfant et ses réalités d'adulte. Les pensées d'un roi sont parfois bien impénétrables. Jean Alain, lui, aurait-il trouvé la source ?
Il ne tend plus la main, mais lève la tête. Les yeux vers l'infini, vers l'éternité, entre passé, présent et avenir.
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