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Il y a des phrases qui vous pénètrent, vous secouent. Et vous habitent longtemps. Comme celle-là, de Salomon Mahlangu, exécuté le 6 avril 1979. Sur les murs du musée de l'Apartheid, à Johannesbourg, où Nelson Mandela est roi comme partout en ville, il en est beaucoup qui rappellent la souffrance des uns, la cruauté des autres et l'absurdité de la vie quand l'homme, animé des plus bas instincts, s'en prend à d'autres hommes au seul prétexte qu'ils sont différents. Là, les idées ou la religion, ici, la couleur de la peau. Entrer dans ce musée-là – un ticket est réservé aux Blancs et un autre aux Noirs ! –, c'est entrer dans l'histoire de l'Afrique du Sud, dans notre histoire aussi. Et on n'en sort pas indemne !
L'Apartheid, aboli il n'y a pas vingt ans, rythme aujourd'hui encore la vie d'une nation où le devoir de mémoire s'impose à tous, touristes compris. Impossible d'y échapper ! Qu'est-ce que la Coupe du monde de football, la première jamais organisée sur le sol africain, vient faire là, dans un pays qui n'en fi nit pas de reconstruire son identité, et qui cherche, encore et toujours, des raisons de croire en l'avenir ? « Je sais que vous, les européens, notamment, avez coutume de dire que l'Afrique du Sud, ce n'est pas l'Afrique. Mais nous appartenons à ce continent et nous en sommes fiers. Économiquement, socialement, politiquement, historiquement, culturellement, la Bulgarie, ce n'est ni la France, ni l'Angleterre, et c'est pourtant l'Europe aussi. L'Afrique, tout autant, se nourrit des différences qui font sa force, sa puissance et qui nous permettent, tous, de continuer à avancer. Il faut, par-delà le seul fait sportif, lire la Coupe du monde comme une étape, un nouveau départ. Pour l'Afrique, pas seulement pour l'Afrique du Sud ! » Ancien footballeur professionnel devenu professeur de droit, universitaire et syndicaliste à ses heures perdues, Chris Fortuin est un guide de luxe, qui a combattu, pas seulement pour libérer les siens, mais « pour libérer mon pays ». S'il ne s'attarde guère sur son histoire – « J'ai fait ce que j'avais à faire… » –, il n'a pas son pareil pour raconter celle des autres, favorisant les rencontres, incitant au dialogue et donnant, à qui sait l'entendre, une multitude de détails sur la vie d'avant – sa vie, leur vie… –, ou celle d'aujourd'hui : « Ici, les risques sont les mêmes qu'ailleurs. Les problèmes pas vraiment différents. Le plus grand danger, peut-être, c'est la perte de nos racines, de notre culture. Nous ne devons pas oublier qui nous sommes et d'où nous venons, au prétexte que quelques-uns d'entre nous
ont, aujourd'hui, le pouvoir économique qui, pendant quatre siècles, a été réservé à la classe dominante, blanche. S'émanciper, ce n'est pas copier l'autre, c'est redevenir soi-même...
Et Chris, au sortir d'une visite à Soweto – passage obligé même si l'ancien township a bien changé, entre bidonvilles misérables (où s'entassent les migrants venus de l'intérieur du pays qui réclament leur part du nouveau rêve sud-afri cain) et quartiers branchés, chics et chers tenus par les « blacks diamonds », ces nouveaux riches – de citer ces écoles privées, où les enfants de la grande bourgeoisie noire parlent l'anglais d'Oxford ou de Cambridge, jouent au rugby ou au cricket :
« Notre accent, c'est notre accent, notre sport, c'est le football. Pas le cricket ! Le phénomène, pourtant, se développe et touche désormais toutes les couches de la population. Est-ce un phénomène de mode ou l'un des effets pervers de la libéralisation. Je ne le sais pas, mais il faut être vigilant car nous risquons bien de perdre tout ou partie de notre identité. » Il faut donc croire que la Coupe du monde arrive à point nommé pour rappeler à la jeunesse sud-africaine que le football n'est pas qu'un sport, mais qu'il a été, et reste, un instrument de lutte identitaire. Au Hotline Social Club, à Jo'burg, sur Bosmont, où se retrouvent plusieurs générations d'anciens footballeurs professionnels, tous noirs, on n'est pas près de l'oublier. Que ce soit autour du barbecue, le samedi, ou sur le terrain, le dimanche, quand les muscles défient le temps qui passe. Inexorablement… Certains n'ont pas pris le bon wagon et trouvent ici, quelques heures par semaine, les moyens – et les raisons ! – de croire en des lendemains qui chantent. Tous ont une histoire et beaucoup de rêves déçus. Certains n'oublient pas que, sans l'Apartheid, ils auraient pu, dû porter le maillot d'une équipe nationale réservée, elle aussi alors, aux seuls Blancs. Mais ils sont Bafana Bafana autant que ceux 'aujourd'hui et plutôt fi ers de l'être ou, fi nalement, de ne pas l'avoir été à l'époque où, de toutes les façons, on ne voulait pas d'eux chez eux et pas vraiment du football. « La Coupe du monde, c'est déjà une victoire en soi. Que la Coupe des confédérations ait montré les diffi cultés actuelles de l'organisation, voire ses lacunes, cela n'a rien d'étonnant. C'est justement la raison pour laquelle ce genre de compétition est organisé un an avant le grand rendez-vous mondial. On insiste beaucoup sur la sécurité, mais il n'est pas plus dangereux de vivre ici qu'ailleurs. Tu peux repartir seul et à pied, même à la nuit tombée, et il ne t'arrivera rien. Aucun d'entre nous ne niera l'existence de la violence, elle est inscrite, malheureusement, sur l'extrait de naissance de notre démocratie, car nous avons dû nous battre pour nous libérer, mais il faut arrêter de faire croire au monde entier que l'Afrique du Sud n'est pas sûre. »
Pas sûre, pas prête, pas ci, pas ça. À côté de quelques ratages – notamment dans la gestion du fl ux et du refl ux des supporters – et d'un manque évident d'exposition à comparer avec la tournée des Lions britanniques – c'est du rugby ! – et avec « the Indian Professional Cricket league IPL Cricket Tournament », juxtaposés à la Coupe des confédérations, on sait que les stades seront prêts et beaux, à contempler le Soccer City de Johannesbourg !
Il est certain que, l'heure venue, le pays tout entier, longtemps écarté du grand concert mondial, oubliera les clivages pour soutenir l'équipe nationale, que l'on a vue en progrès. Tous plongeront alors dans cette Coupe du monde africaine au coeur de l'hiver austral.
S'il ne le faisait pas, Gladys serait là pour le leur rappeler. Supportrice en chef des Bafana Bafana, elle tient commerce dans la capitale économique de l'Afrique du Sud, à Westbury. Un bar, évidemment, pas n'importe lequel. « The place », ni plus ni moins. Une espèce de caverne d'Ali Baba, entièrement dédiée au football, tapissée de coupures de presse, d'écharpes, de fanions, de drapeaux, de photos, de dédicaces. Le livre d'or vaut, à lui seul, le déplacement, et chacun s'exécute, trop heureux de fi gurer à la même place que d'illustres personnalités, pas toutes footballeurs d'ailleurs. Passionnée et médiatique, Gladys est intarissable sur le football, la Coupe du monde – « Si les organisateurs veulent gagner leur pari, dites-leur de venir me voir, je vais leur expliquer, moi, comment faire ! » – et « ses » Bafana Bafana, qu'elle a suivis jusqu'en France, en 1998. Elle en a adopté toutes les générations, mère attentive et protectrice, et attend « l'événement », qui viendra montrer « de quoi les Sud-Africains sont capables » !
Experte dans l'art de souffl er dans la vuvuzela , cette corne qui, utilisée seule fait penser au barrissement de l'éléphant, mais qui, ajoutée à d'autres, fi nit par reproduire le bourdonnement de milliers d'abeilles, elle les distribue sans compter. Mais elle n'oublie jamais d'y apposer le petit autocollant qui rappelle que cet instrument-là est, avant tout, destiné à supporter les Bafana Bafana.
Et poloniser la terre entière. Demain. Dans moins d'un an…
