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À Nice, déjà, et d'un pas décidé, Hugo Lloris fonçait vers les sommets. Une première étape. Puis une deuxième à Lyon, sous l'aile protectrice de Joël Bats, pour passer du statut d'espoir à celui, c'est du moins ce que beaucoup pensent, de meilleur gardien du monde.

HUGO LLORIS "Je suis un mec ordinaire !"

Interview

Déconnecté de la Coupe du monde, de l'affaire du bus et de l'équipe de France, Hugo Lloris, que l'on présente parfois comme le meilleur goal du monde, parle de son métier. Celui de footballeur, celui de gardien de but. Le Lyonnais évoque son avenir et rappelle, à plusieurs reprises, que les joueurs sont avant tout des hommes. Plongée dans l'herbe fraîche et arrêt sur images.

Avez-vous le sentiment que votre dernière saison a été la plus aboutie ?

(Il prend son temps.) Je ne sais pas. En tous les cas, elle s'est inscrite dans la continuité. J'ai franchi des paliers, notamment depuis mon arrivée à l'OL. J'y ai connu le haut du tableau, la Ligue des champions et la pression qui va avec. Nous avons une obligation de performance, ici.

Vous avez également connu vos premières sélections en équipe de France.

J'ai beaucoup avancé, c'est clair. J'ai franchi des caps… La saison la plus aboutie ? Je ne sais pas. Vraiment pas. C'est le haut niveau, des matches tous les trois jours. Il faut en premier lieu s'habituer à gérer le calendrier, ne pas se disperser. J'ai fait de très bonnes saisons avec Nice, mais il n'y avait pas le même nombre de matches…

Pour un gardien, n'est-il pas plus difficile de briller dans une équipe qui joue le haut du tableau ?

Lorsque l'on est très souvent sollicité, il est plus facile, certainement, de se mettre en évidence. J'ai connu ça avec Nice, lors de ma première saison. Nous jouions le maintien et je me souviens que j'avais pas mal de boulot. Avec Lyon, même s'il y a des périodes un peu plus difficiles, j'ai moins de situations ardues à gérer. Il y a trois ou quatre arrêts à effectuer dans un match et pas le droit à l'erreur. C'est autre chose… C'est très intéressant.

Quel est le secret ?

Il n'y en a pas ! Quand le jeu monte d'un cran, c'est au niveau de la concentration que tout se joue. C'est là que se fait la différence. En Ligue des champions, tu n'as pas le temps de sortir du match, si ce n'est quand le ballon est dans la surface de réparation adverse. Et même… Ce ne sont que quelques secondes grappillées seulement. Presque rien.

Ça s'acquiert ou ça se travaille ?

C'est l'enchaînement des matches qui permet de l'appréhender. Mais les discussions avec Joël (Bats, l'entraîneur des gardiens à l'OL, Ndlr) sont également importantes. Il n'y a pas que le travail sur le terrain, on communique beaucoup, on insiste sur l'aspect psychologique… Le poste de gardien est à part, les responsabilités sont énormes, le mental est primordial. La tête est aussi importante que les jambes…

Comment fait-on pour être bien dans sa tête avant un match ?

Lorsque j'étais à Nice, je prenais tout à coeur. À la fin des rencontres, j'avais du mal à dormir, je repensais à chaque situation, je revivais le match, je le refaisais dans tous les sens. Depuis que je suis à Lyon, dè s que je sors du terrain, je sais ce qui a été bon, ce qui a été moins bon… Et je tourne très vite la page, je me projet te directement sur le rendez-vous suivant. Je perds ainsi beaucoup moins d'énergie. Je garde un peu plus de fraîcheur. Au niveau mental, c'est plus reposant…

Plus reposant ?

(Il sourit.) Le plus important, pour nous, c'est d'être présent. Un gardien n'a pas le droit de faire des matches en demi-teinte. Nous n'avons pas le choix. Cela a été dit des milliers de fois, mais c'est notre réalité : il n'y a personne derrière nous.

Personne pour rattraper nos hésitations, nos erreurs. Il faut être capable de donner le maximum. Vouloir le donner, c'est une chose et c'est ce que tous les sportifs professionnels veulent réussir à faire –, mais vouloir ne suffit pas. Il faut pouvoir, il faut se mettre dans les meilleures conditions possibles afin de donner le maximum. Que ce soit dans les moments difficiles, où nous n'avons pas le droit de lâcher, ou dans les moments plus faciles lors desquels il nous est interdit de nous relâcher. Cette constance, cette régularité, c'est la base. Il peut arriver que l'on fasse de grandes performances et d'autres moins bonnes, mais à l'arrivée, c'est sur la régularité qu'un gardien est jugé.

L'erreur est interdite.

Comme pour chacun d'entre nous, mais il est impossible de ne jamais en commettre. Ce qu'il faut, c'est éviter de passer sous un certain seuil, surtout lorsque l'on est international. Nous avons un statut, un devoir de performance… Lorsque l'on joue dans un club comme Lyon, on est jugé sur des détails, l'exigence du haut niveau est ainsi faite. Moi, je joue au foot, pour connaître ça, justement. C'est épanouissant. Jouissif.

On dit que les erreurs aident à progresser.

Ça dépend. Celles que j'ai commises à Nice faisaient partie de mon apprentissage. Aujourd'hui, j'en fais encore, parce que la perfection n'existe pas, parce que le jeu et l'adversaire me poussent à en commettre. L'important, par la suite, c'est de se concentrer sur l'essentiel et de continuer à avancer, à progresser.

On a longtemps parlé de la solitude du gardien de but, mais aujourd'hui, ils n'ont jamais été autant entourés, préparés.

Au quotidien, ce n'est plus du tout la même chose, c'est vrai. Nous travaillons en groupe. À Lyon, nous avons la chance d'allier qualité du travail et bonne ambiance. Seul ? Non, je ne peux pas dire que je suis seul. Au contraire ! Sur le terrain, même si j'appartiens à un collectif, cette solitude reste néanmoins réelle, surtout lorsque j'encaisse un but ou que je commets une erreur. Mais j'ai toujours eu la capacité de ne pas me bloquer, même lorsque je me sens responsable et que je le suis. Je n'ai pas peur de l'erreur, elle fait partie du jeu. En revanche, il faut l'assumer et rester dans le match.

À juste titre, les gardiens se sont souvent plaints d'un manque de reconnaissance. On le voit dans les différents palmarès ou dans une médiatisation plus confidentielle à comparer avec les autres joueurs, notamment les attaquants.

J'ai assez de recul par rapport à tout ça. Mais je sais aussi que chaque grande équipe possède son grand gardien, il ne peut pas en être autrement. C'est la base. Je vois bien que nous sommes peut-être moins souvent sous les feux de la rampe, mais à chacun ses moments de gloire, même si l'on retiendra toujours davantage le but marqué que l'arrêt décisif. Comme si ce que nous réalisons s'inscrit simplement dans la logique des choses. Après tout, c'est notre boulot…

Celui du buteur, c'est de marquer. C'est la même chose.

(Affirmatif.) Notre rôle est très important, les gens l'ont compris.

Les dirigeants aussi ?

Comme je le disais, dans les grands clubs, on l'a compris.

Financièrement aussi ?

Les choses ont évolué dans le bon sens. On ne peut pas nourrir de grandes ambitions sans un grand gardien. À partir de là regardez le prix des transferts des gardiens aujourd'hui, ils ont grimpé. C'est bien la preuve que notre poste est désormais considéré à sa juste valeur.

De quels gardiens vous sentez-vous le plus proche ?

Plus jeune, je me suis inspiré de Fabien Barthez ou d'Iker Casillas. Plus loin encore, je me souviens d'Oliver Kahn ou de Peter Schmeichel… Il y a toujours quelque chose à prendre, surtout chez de grands gardiens comme ceux-là. Aujourd'hui, les choses ont changé, je n'ai plus le regard du fan, mais du professionnel. Les discussions au quotidien avec Joël Bats me sont précieuses, comme celles que j'ai pu mener, en équipe de France, avec Bruno Martini et Fabien Barthez. Le grand gardien inspire…

Ça donne l'impression d'une vocation…

Même si j'ai débuté dans le but, j'ai touché à tout par la suite. Au début, je n'avais qu'une idée en tête : prendre du plaisir, m'amuser. Et si, pour m'amuser, il fallait que je sois défenseur, je l'étais. Besoin d'un gardien volant ? J'étais là… C'est en arrivant à l'OGC Nice, je devais avoir onze ans, que l'on m'a imposé le poste de gardien.

Imposé ?

C'était venu naturellement au départ. On me l'a imposé par la suite. Mais j'étais consentant…

L'histoire veut que ce soit Dominique Baratelli, un autre grand gardien de but, international lui aussi, qui ait été à l'origine de votre arrivée à Nice.

C'est lui qui m'a repéré et fait venir, c'est vrai. Mais l'histoire a tourné court, car il a très vite quitté le club. Baratelli a compté, mais beaucoup d'autres ont compté par la suite…

À son époque, on disait qu'un gardien devait attendre d'avoir au moins 28 ans pour être réellement performant. De l'histoire ancienne ?

Le poste a évolué, et je pense, surtout, que l'on s'est donné les moyens de faire confiance aux plus jeunes. Peut-être arrivons nous plus tôt à maturité, peut-être aussi que l'insouciance de la jeunesse est un atout supplémentaire aujourd'hui ? Moi, je trouve ça bien, pas seulement parce que je fais partie de cette génération-là, celle à laquelle on a donné sa chance à peine passée la vingtaine. Auparavant, il y avait quelques exceptions Barthez, Landreau pour ne citer que les plus récents, mais c'est désormais devenu monnaie courante.

C'est un sujet que vous avez évoqué ou que vous évoquez toujours avec Joël Bats ?

Non, parce que, pour moi, il n'a jamais été question d'âge : le plus important, c'est d'être le meilleur sur le terrain, le reste…

Disons alors que les meilleurs sont de plus en plus jeunes…

Les mentalités ont évolué avec le poste, la formation a suivi. Aujourd'hui, il ne suffit plus à un jeune d'être doué. Il y a une exigence dans la continuité du travail et un suivi permanent qui expliquent, certainement, que les gardiens éclosent plus tôt, qu'ils arrivent plus vite à maturité… Le premier à avoir réellement fait bougé les choses, le premier à avoir poussé le regard des autres à changer, c'est Fabien Barthez au début des années 1990 à Marseille. Il a prouvé que l'on pouvait faire confiance à un jeune gardien…

Un phénomène typiquement français.

Il n'y a que chez nous, en effet, que cette confiance est donnée aux jeunes. Je ne vais pas m'en plaindre…

Et vous n'êtes pas le seul. De là à affirmer que c'est devenu une spécialité française…

J'ai déjà parlé de la formation, mais il y a aussi la transmission. Même si cela ne suffit pas et n'explique pas tout, la présence de Joël Bats à mes côtés, ça n'a pas de prix, lorsqu'on regarde sa carrière et son palmarès.

Et lorsque l'on pense aux gardiens qu'il a accompagnés, avant vous…

Bernard Lama, Greg Coupet… C'est plutôt pas mal, non ? Je suis fier de faire partie de ce trio-là !

On dit que vous faites aussi partie des meilleurs gardiens du monde…

Je ne m'arrête pas à ce genre de choses.

Mais vous ne pouvez pas les empêcher ?

Non… (Il marque une pause.) C'est important, malgré tout, et cela fait toujours plaisir, d'être reconnu dans ce que l'on fait, mais j'ai vraiment du recul par rapport à cela… Je sais surtout que j'ai encore beaucoup de travail à accomplir pour mériter ce type d'éloge. (Malicieux.) Je suis encore un jeune gardien… J'ai tout l'avenir devant moi, et c'est ce qui est le plus important à mes yeux. Je sais aussi que le plus difficile commence. Il faut confirmer, rester le plus longtemps possible au plus haut niveau. C'est le challenge que je me suis fixé dès que j'ai décidé d'embrasser la carrière de footballeur…

La meilleure recette pour y parvenir ?

Prendre du plaisir au quotidien, c'est la première chose. La deuxiè me, c'est l'exigence dans le travail et le devoir de performance. La troisième, l'envie… Mais l'envie, ça ne se commande pas. Aujourd'hui, compte tenu de mon statut, je sais que j'ai envie de continuer à progresser, envie de prouver, envie d'être performant le plus longtemps possible, envie de gagner. Envie, surtout, de tout faire pour y parvenir. Mais demain, mais dans dix ans…

L'envie va-t-elle de pair avec la performance ?

Tout va très vite dans le sport professionnel, plus vite encore dans le football, plus vite encore, peut-être, pour les gardiens. Rien n'est jamais acquis, chaque match a son histoire et agit sur la confiance. Je suis comme tous les autres gardiens, je rencontre des périodes d'euphorie, d'autres où le doute s'immisce. J'essaie de faire en sorte que les premières soient plus nombreuses que les secondes.

Il ne reste plus grand place pour le plaisir.

Mais le plaisir, pour moi, passe par l'exigence, par l'effort, par la victoire. Ce n'est pas quand je suis sur le terrain, les jours de match, c'est quand je souffre à l'entraînement. Chercher à se dépasser, à aller au bout, se faire mal pour y parvenir s'il le faut, ça n'est que du plaisir pour moi.

Il faut aussi savoir tourner la page…

Je prends du recul, du moins j'essaie dès que je suis chez moi. Mais c'est la même chose pour tous les sportifs de haut niveau : le temps libre est précieux, il faut savoir garder ces petits moments là pour soi, entrer dans sa bulle et penser d'abord à soi, aux siens…

Pas de match à la télé…

(Il coupe.) Si, cela m'arrive parce que je suis, avant tout, un passionné de football, et c'est en tant que passionné que je regarde les matches. Par plaisir. Je ne me constitue pas un fichier… Devant ma télé, je ne suis plus footballeur professionnel, mais un téléspectateur lambda qui apprécie les grands matches, la Ligue des champions notamment.

Vous avez signé cinq ans à Lyon. C'est déjà un beau plan de carrière.

Oui…

Mais ce n'est qu'une étape ?

Je vis au jour le jour. Je ne me projette pas. Que sera ma carrière demain ? Je verrai le moment venu… C'est aussi parfois une question de feeling, autant qu'une question d'opportunité ou de choix de carrière. À Nice, je me suis rendu compte que mes objectifs personnels ne correspondaient plus à ceux du club. J'ai eu la chance de venir à Lyon. L'OL m'a permis de m'épanouir, de pouvoir avancer, de grandir… À 23 ans, j'ai tout l'avenir devant moi, je me répète, alors je ne me pose pas vraiment ce genre de question. Adviendra ce qu'il adviendra… De toutes les façons, si je continue à progresser, je sais, puisque cela se passe comme ça dans le foot, que je pourrais être convoité. Mais au-dessus de l'OL, il n'y a pas trente-six clubs. Quelques-uns à peine, moins d'une dizaine…

De très grandes maisons du football…

Inutile de les citer, tout le monde les connaît. Aujourd'hui, ce n'est pas un objectif. Je ne me lève pas le matin en me disant que telle ou telle grande équipe va frapper à ma porte ou, au moins, s'intéresser à moi.

Vous représentez aussi une certaine valeur marchande.

Je ne suis pas dupe, je connais les règles du jeu. Aujourd'hui, je suis très heureux d'être dans un grand club français, le plus grand club français de ces dix dernières années, un club qui possède une histoire, un vécu, y compris européen, un palmarès…

Aujourd'hui…

Rejoindre demain une grande maison du football, pourquoi pas ? (Il répète « Pourquoi pas ? » plusieurs fois.)

L'une d'elles à un gardien qui frôle la quarantaine (Manchester United, Ndlr)…

(Il sourit.) Par exemple… Mais ça ne se commande pas, et ça relève du domaine de l'exception. Pouvoir y prétendre, c'est déjà très bien. Rejoindre ce genre de club, c'est magnifique. Mais il ne faut pas s'arrêter à cela, en faire une obsession… Si cela doit arriver, ça arrivera et cela s'inscrira dans la logique des choses, dans la logique de mon travail, de ma progression. Le plus important, c'est de savoir où l'on va, où l'on met les pieds…

Et vous le savez ?

Oui. Je sais ce que je veux et je le sais depuis le début. J'ai toujours recherché l'excellence et le très haut niveau, le plus haut niveau possible.

Vous l'avez atteint dans vos performances.

Une ou deux saisons ne suffisent pas… Ce qu'il faut, c'est être performant sur dix ans. J'ai encore un bon bout de chemin à parcourir.

Quel regard portez-vous sur le star-system ?

Je ne rentrerai jamais dans ce jeu-là. Moi, je suis un sportif. Un sportif professionnel, certes, mais un sportif avant tout. Je suis un homme normal, je joue au football. Je sais que c'est une chance.

Vous ne pouvez pas faire comme si le reste n'existait pas.

Le reste, on l'accepte. On y est bien obligé. Mais je n'ai pas choisi de jouer au football pour les salaires mirobolants ou pour faire la une de la presse people. J'y joue parce que j'aime ça et si j'ai, de surcroît, la chance de bien gagner ma vie, je ne vais pas la bouder. Mais je reste avant tout un sportif. Je ne nourris pas d'autres prétentions que celle-là… Heureusement, en France, nous sommes assez protégés à comparer avec ce qui se passe en Angleterre, par exemple.

C'est à l'opposé de votre personnalité.

Ça ne m'intéresse pas, mais ça existe, ça fait partie du jeu, d'un jeu dans lequel je n'entrerai jamais. Je ne peux pas ignorer pour autant la surenchère médiatique qui s'est emparée du football…

Comment l'éviter ?

(Il sourit.) L'erreur à ne pas commettre, c'est de vouloir jouer sur tous les tableaux. À un moment ou à un autre, tout te rattrape, tout te tombe dessus. Et là, ça peut faire mal. Très mal ! Bien sûr, en la matière, on n'est jamais sûr de rien.

Il faut donc être sans cesse sur ses gardes ?

Il y a deux choses : les obligations professionnelles que nous avons vis-à-vis de la presse, et l'attention que nous devons porter à notre image. On ne peut pas faire n'importe quoi… Mais il faut aussi profiter de la vie, nous sommes des hommes. Nous avons des familles, des amis. Nous avons besoin d'eux, comme nous avons besoin, parfois, de sortir, de faire la fête, de décompresser. Comme tout un chacun. Il n'y a rien de mal là-dedans…

Depuis que votre statut a changé, vous interdisez vous des choses ?

Aucune.

Il y a un temps pour tout.

Exactement. Entre le club et la sélection, de toutes les façons, il n'y a pas beaucoup de libertés. Le temps libre est, tout le monde sera d'accord avec moi, la plus précieuse des choses pour un sportif professionnel.

Vous êtes réservé ou timide ?

(Affirmatif.) Réservé.

Question d'éducation ?

Certainement, c'est aussi ma personnalité. Ma façon d'être… mais je reste ouvert, je vis la vie d'un garçon de mon âge. Ça étonne parfois les gens de voir que je suis, comment dire…normal.

Concentré ou détaché ?

J'arrive à respirer, si c'est ce que vous voulez savoir. Je suis concentré sur le terrain, détaché, totalement détaché, en dehors. Même parfois dans les approches de match…

C'est-à-dire ?

Il m'arrive de commencer mon match après l'échauffement, juste avant le coup d'envoi. Je me dis, ça y est, c'est parti. Parfois, j'entre dans les matches la veille…

C'est en fonction de l'enjeu, de l'adversaire…

C'est une question de feeling. Il n'y a pas de règle. Il faut juste faire attention à une chose : trop longtemps avant le début du match, ça peut bouffer tout ou partie de l'énergie.

Quel est votre comportement dans le vestiaire ?

Je discute, je suis très ouvert… (Il marque un temps et sourit.) Bon, ce n'est pas moi qui vais faire le pitre, mais je suis bon public. Je ne suis pas difficile à vivre, enfin je ne pense pas l'être. Je m'adapte…

Vous estimez vous être un privilégié ?

I l faudrait que je sois  difficile. Je fais le métier que j'aime, je suis bien payé pour le faire… Mais je sais que je me suis donné et me donne encore aujourd'hui les moyens de réussi r. Ce n'est pas venu tout seul.

Mais…

(Il coupe.) J'ai conscience que ce n'est pas donné à tout le monde : jouer au plus haut niveau, jouer en équipe de France. C'est magnifique à vivre…

Vous vous y étiez préparé ?

Je ne me suis jamais pris la tête avec ça. C'est venu naturellement. Lorsque j'ai eu mon Bac, j'ai eu la chance de pouvoir choisir : soit continuer mes études, soit jouer au football. C'est venu très vite : à 18 ans, j'étais déjà dans le groupe pro. Puis je suis allé chercher ma place de titulaire, à force de travail…

Faire partie du groupe ne vous suffisait pas.

Pour m'épanouir, dans ce métier, j'ai besoin d'être sur le terrain. De jouer… Je ne peux pas me contenter d'être spectateur… C'est beaucoup de travail, de sacrifices. Nous n'avons pas une vie normale, nous vivons en décalé.

C'est-à-dire ?

Nous sommes toujours dans les avions, dans les hôtels. Il nous faut des repères sur lesquels s'appuyer pour garder les pieds sur terre quand tant de facilités nous sont offertes. C'est un piège.

Certains sont tombés dedans.

Ça peut aller très vite. Moi, je trouve mon équilibre avec ma famille, mes amis. Mais d'autres n'ont pas la même chance, ils n'ont parfois même jamais connu cet équilibre-là… Il y a des terrains beaucoup plus fertiles que d'autres !

C'est l'une des principales critiques faites aux footballeurs.

On dresse des constats à charge, sans essayer de comprendre, sans essayer de connaître l'histoire des joueurs. On se sert d'un cas pour en faire une généralité. Mais il n'y a pas que les footballeurs qui ont des statuts particuliers, et qui pètent parfois les plombs. Ça arrive partout… Mais nous sommes plus médiatisés que d'autres, c'est le revers de la médaille. C'est peut-être même logique que l'on soit ainsi épié, montré du doigt, mais on oublie que pour un joueur qui franchit la ligne, des centaines d'autres n'ont jamais la moindre histoire…

Le footballeur est une cible facile…

En France, oui. C'est culturel, et j'espère que les mentalités vont changer. En Angleterre, en Espagne, en dehors de la presse people, on se moque bien de savoir ce que gagne tel ou tel joueur. Il donne du bonheur aux gens et c'est ça le plus important. En France, on s'attache trop à des détails… Ça fait parler, parler, parler. Moi, ça ne me dérange pas, ce n'est pas ce qui va faire changer ma vie. Une fois encore, je suis un mec ordinaire. Certes, je joue au football, certes, je suis bien payé pour faire ce que j'aime, mais je paie mes impôts comme tout le monde en rapport avec ce que je gagne, je mange, je dors, je rigole. Ce qu'on oublie généralement, c'est que nous sommes des hommes. Mais bon…

Fataliste ?

Si ce n'est pas l'argent, on parlera d'autre chose. Il y aura toujours un truc à dire… Moi, ça ne m'atteint pas, mais je comprends que certains puissent en souffrir. Les limites sont parfois dépassées.

Dans la lutte contre le dopage, elles le sont.

Le logiciel Adams, la localisation permanente, y compris pendant les vacances, c'est trop. Je pense qu'il y a d'autres moyens, plus efficaces, de lutter contre le dopage... Les cas sont si peu nombreux chez nous… Et puis, surtout, il faut respecter notre cadre privé. Je me répète, mais nous sommes des êtres humains… Ok, pour les contrôles dans le cadre professionnel, autant qu'ils veulent même, mais au-delà…

Vous épousez en cela totalement les thèses de l'UNFP et de tous les syndicats de sportifs professionnels.

Parce que tout le monde, comme moi, se met au niveau de l'homme. Nous ne sommes pas que des sportifs professionnels…

Vous avez toujours été adhérent de l'UNFP.

Toujours ! Avec Gernot Rohr (qui était alors à Nice, Ndlr) comme entraîneur, vous prenez vite le pli. De toutes les façons, cela s'inscrit pour moi dans la logique des choses, dans la logique de mon métier. L'UNFP nous protège, nous donne le droit à la parole. C'est un vrai syndicat. Au-delà, ce qui est sympa, c'est que tout le monde se connaît, que les liens sont créés…

Il existe une vraie proximité.

Et un travail dans la continuité, là aussi. Mes premiers contacts avec l'UNFP, c'était à l'âge de 17 ans, au centre, j'étais en CFA.

Et en changeant de statut…

(Il coupe.) Il n'y a pas de raison de ne pas rester adhérent. Pour moi, pour les autres. Adhérer est, aussi, un acte de solidarité. Si mon statut a évolué, il me permet, si le besoin s'en fait ressentir, de défendre mon métier, et d'en faire profiter l'ensemble de la profession. J'ai adhéré alors que je n'étais pas grand chose, ce n'est pas parce que je joue en Ligue 1 et en équipe de France que je vais arrêter. Au contraire, même !