Philippe Piat: « Il est temps de dire stop! »

Posté le 30.10.2014 à 05h48

L’intégralité du discours de Philippe Piat, en ouverture du Congrès de la FIFPro, à Tokyo. Un président en tenue de combat, parce qu’il est temps, sur les sujets essentiels comme les transferts, les salaires impayés, le non-respect de la loi ou la protection de la santé des footballeurs, de dire « stop »…

«Année après année, si la FIFPro est toujours plus forte, si elle est écoutée et entendue, c’est bien évidemment grâce au Board, que vous avez élu l’an dernier à Ljujbiana et que j’ai l’honneur de présider, c’est aussi grâce au travail quotidien du staff dirigé par Théo van Seggelen, mais c’est également grâce à chacun d’entre vous, qui, au niveau national, œuvrez pour la défense des droits et des intérêts des footballeurs professionnels.

Permettez-moi, au nom du Board de la FIFPro, de vous en remercier et de vous encourager à continuer sur la même voie, celle du professionnalisme et du respect. Sans vous, sans des associations et des syndicats nationaux forts, que serait la FIFPro ? Quels seraient son poids et sa représentativité ? Comment pourrait-elle tenir le ballon et tenir la distance face à la Fifa, face aux différentes confédérations, face aux ligues professionnelles, face aux clubs, qui n’ont de cesse de se renforcer et de s’unir, selon les circonstances, pour mieux nous contrer, pour nous mener la vie dure ?

Heureusement, grâce à vous, grâce aussi à nos quatre divisions, dont l’activité ne cesse de croître et dont le travail est unanimement salué car leurs résultats sont probants, la FIFPro, qui elle parle d’une seule voix, est une institution respectée. Partout où le football professionnel a le droit de cité dans ce monde en perpétuelle évolution, la FIFPro mène un combat formidable et désintéressé…
Même si c’est un cliché, usité à tort et à travers, il prend ici toute sa signification… Nous formons une famille, une grande et belle famille : celle des footballeurs professionnels, unis par une cause commune, rassemblés pour un même idéal, convaincus de nos droits et de nos devoirs envers nos adhérents.
Bien sûr, le combat n’est pas le même à Santiago ou à Londres, à Harare ou à Madrid, mais notre engagement, votre engagement tout comme votre foi inébranlable, est et demeure partout le même. Il s’appuie sur des valeurs dans lesquelles nous nous reconnaissons tous, ces valeurs qui font la beauté de notre sport, des valeurs que d’autres que nous veulent piétiner,mais que nous nous attachons, depuis bientôt cinquante ans, à défendre pour que vive le rêve de l’enfant… même devenu professionnel.
Encore une fois, merci à tous, d’être ce que vous êtes, garants de l’avenir de notre football, comme autant de gardiens du temps, défenseurs d’une profession – qui fut la nôtre, pour la plupart d’entre nous – où les stars internationales, adulées par les foules, côtoient les anonymes. Ces derniers méritent tout autant notre respect, nos attentions et notre soutien. Et comme vous savez tous, la meilleure défense reste l’attaque contre les inégalités, les salaires impayés, les réglementations à géométrie variable, les cadences infernales, les injustices…


« Des syndicalistes, des combattants… »

En élisant le nouveau Board, il y a un an en Slovénie, même si ce n’est peut-être pas à moi de le dire, vous avez fait le bon choix. Certains – pas vous ! – avaient trouvé mon discours agressif, il y a douze mois. Et je n’en changerai pas une ligne, si j’avais à le réécrire et à le lire devant vous aujourd’hui. Il n’y avait rien d’électoraliste dans mon propos, ce serait mal me connaître, et ignorer les combats qui sont les miens depuis que j’ai décidé, encore joueur, d’entrer dans la peau d’un syndicaliste…
Car oui, je suis, et nous sommes tous des syndicalistes, des combattants, qui, chaque matin, devons nous poser ces seules questions : que dois-je faire, aujourd’hui, pour améliorer les conditions de travail des footballeurs, pour leur assurer un meilleur statut, pour préserver leurs avantages acquis ou en conquérir de nouveaux, pour défendre leurs droits, pour conserver leurs intérêts, pour sauvegarder leur image, pour les aider à préparer leur avenir ?


« Mais de se qui se moque-t-on ? »

Nous n’existons qu’à travers nos adhérents, nous n’avons pas d’autre raison d’être, et tant pis si cela doit déplaire à la cohorte de dirigeants qui, eux, n’ont qu’une vision à court terme, ne pensent qu’à leur propre intérêt, et finissent, tôt ou tard, par quitter le navire…
Un an, ce n’est certes pas grand chose, mais ces douze derniers mois, la FIFPro a continué à être présente sur tous les fronts, à être conquérante… Forte de la solidarité qui nous unit, qui nous grandit et vous honore, qui nous différencie de nos adversaires, nous avons remporté quelques victoires, qui en appellent évidemment bien d’autres…

Grâce au travail de Rinaldo Martorelli et du syndicat brésilien, par exemple, nous avons obtenu qu’un juge mette la Fifa devant ses responsabilités lors de la Coupe du monde, obligeant à une coupure dès que la température devenait un risque pour la santé des joueurs. C’est ce même combat – débarrassé de toutes querelles, luttes de pouvoirs et soupçons de corruption qui polluent, aujourd’hui, le football mondial – que nous menons depuis le début pour affirmer que la Coupe du monde au Qatar ne se jouera pas en été. Le jeu n’en vaut pas la chandelle, et seule l’intégrité physique des joueurs nous guide, aujourd’hui, comme elle nous guidera demain : c’était avant le vote qu’il fallait réfléchir, alors que beaucoup semblent découvrir, aujourd’hui, qu’il fait parfois plus de 50 degrés au Qatar, en été.
Mais de se qui se moque-t-on ?
Je le répète une fois encore aujourd’hui, et vous encourage à porter le message auprès de vos internationaux et adhérents :
Nous ne jouerons pas en été au Qatar en 2022 ! Que cela soit dit et entendu une fois pour toutes !

« Il n’y a pas d’exception sportive… »

De la même façon, vous avez appris que le TPO, que la FIFPro a été la première à dénoncer et à combattre car cela asservit le footballeur – qui n’est ni une marchandise, ni un produit, mais un salarié comme un autre -, a été finalement mis hors la loi par la Fifa, pressée de toutes parts, y compris par Michel Platini, président de l’UEFA, qui a fini par se ranger à nos idées et à les défendre.
C’est cette même UEFA qui, désormais, considère – comme la FIFPro le réclame depuis longtemps – que le contrat signé entre un club et un joueur doit être considéré comme un contrat de travail comme un autre, et qu’il doit dès lors être en totale adéquation avec le droit du travail du pays dans lequel il a été signé. Il n’y a pas, s’agissant des droits des footballeurs professionnels, d’exception sportive, au prétexte que certains d’entre eux gagnent bien leur vie, au prétexte que le football fait rêver les foules, que des milliards de téléspectateurs ont suivi la Coupe du monde du monde au Brésil, et qu’un enfant qui tape dans un ballon veuille inévitablement épouser la carrière qui fut la nôtre.
Ce serait manquer de respect à nos 60 000 adhérents de part de le monde, que de les considérer tous comme des privilégiés…
Les quelques succès remportés ces derniers mois doivent nous encourager à continuer le combat, plutôt que de nous endormir sur des lauriers trop fraîchement coupés. Car ces victoires, si elles nous confortent dans nos idées et dans le bienfondé de notre démarche, ont aiguisé, n’en doutons pas, l’aigreur de nos adversaires, qui n’ont toujours pas compris – pour un grand nombre d’entre eux… – que nous faisions partie intégrante du jeu, et que rien – je dis bien rien – ne pourra et ne devra se décider sans notre accord, dès que l’on touche, de près ou de loin, au footballeur, à sa santé, à sa carrière, à son avenir…

« Stop! »

Vous savez ainsi – nous en parlons depuis un moment déjà – que nous luttons sur plusieurs fronts, et principalement pour la refonte du système des transferts. Nous avons décidé, parce que nous y étions obligés pour tenir nos engagements vis-à-vis de nos adhérents, d’engager une procédure judiciaire contre un système qui, depuis qu’il a été mis en place en 2001, ne respecte ni l’esprit ni les objectifs du texte que nous avions signé.
La Fifa – qui s’était montrée dès départ beaucoup trop vague, et à dessein, dans le contenu de la majeure partie des articles modifiés à l ‘époque – a, en effet, fait machine arrière, malgré les promesses, parfois mêmes écrites. Or, nous avions épuisé notre capacité de discussions, notre capacité à participer à des réunions sans fin, stériles, dont le seul but est d’endormir notre volonté de voir évoluer les choses dans le bon sens, non pas uniquement dans celui des footballeurs, mais dans le sens de l’histoire.
Comme au regard de l’article 17, et malgré la décision rendue par le TAS au sujet du cas Webster en 2008, la Fifa est totalement perméable aux pressions exercées par les ligues professionnels et les clubs. Il y a un moment où il faut savoir dire : « Stop ! ».
Et nous l’avons dit haut et fort. Et nous continuerons de le dire, comme vous le dites, au niveau national, face à vos fédérations, face à vos ligues, face à vos clubs.
Mais au-delà, le système actuel des transferts est responsable de la plupart des maux dont souffre notre sport. Il a créé l’actuelle bulle inflationniste, dénoncée par toutes les parties, par tous ceux qui travaillent à préserver l’avenir du football, et qui n’ont pas de vision à court terme comme peut l’avoir un grand nombre de dirigeants.
Ceux-là agissent pour que les joueurs ne soient jamais libres, alors même qu’ils n’ont qu’une seule idée en tête : les vendre ! Donc, ils augmentent la durée et les montants des contrats. En gonflant ainsi leur masse salariale, ils mettent en danger la pérennité financière de leur club, mais également de tout le système… C’est ainsi que l’idée du TPO a fait son chemin, pour devenir une triste réalité…
C’est folle fuite en avant n’a que trop duré.
Comme n’ont que trop duré les délais interminables, inexcusables qui sont pourtant devenus monnaie-courante pour la DRC et le TAS, dont la lenteur et le manque de partialité, parfois, nous poussent à demander, encore et toujours, qu’une organisation nouvelle soit mise en place. Et nous serons alors les premiers assis à la table des négociations.
Que dire encore des indemnités de formation dont le coût frise parfois l’indécence, et qui freinent inévitablement la carrière d’un jeune joueur. Que dire encore de la limitation du nombre des contrats par club ou de la volonté, ici ou là, de voir émerger un salary-cap que l’on nous présente comme LES seules solutions capables de gommer tous les problèmes, et de redonner une stabilité financière aux clubs par ces temps de crise économique mondiale.
Le système des transferts est le seul et unique responsable de ces dérèglements, qui affectent l’ensemble des footballeurs professionnels. C’est pourquoi la FIFPro n’aura de cesse de le combattre…


Table ronde sur le système des transferts à Tokyo.

« Cinquante ans, demain… »
C’est, diront certains – les mêmes que l’année dernière – encore des propos agressifs, revendicatifs. Je leur répondrai qu’il est de notre responsabilité de tenir un discours réellement volontariste, ancré dans les réalités du football professionnel d’aujourd’hui et de demain, un discours qui répond aux attentes de l’ensemble de nos adhérents, car nous sommes au plus près de leurs préoccupations, car nous voulons répondre à leurs besoins, à leurs attentes.
Grâce à vous, nous connaissons les footballeurs professionnels dont les aspirations, le statut et le quotidien ont changé, comme la société a évolué. Grâce à vous, nous sommes proches d’eux, nous leur parlons, nous les écoutons, nous les comprenons, nous leur répondons, et nous n’aurons de cesse de les défendre… Comme nous le faisons depuis cinquante ans, cet anniversaire que nous fêterons, l’année prochaine, avec le sentiment d’avoir continué le combat d’une poignée d’idéalistes et de visionnaires, d’avoir respecté les idéaux de nos pères fondateurs, avec aussi parfois – pourquoi le nier, même si tout n’est pas parfait – l’assouvissement du devoir accompli.
L’histoire de la FIFPro est en marche. Elle reste à écrire. Avec vous. Jour après jour, comme un puzzle qui ne sera jamais terminé… »

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