«Le football est un levier qui doit être intégré au plan de relance de l’État»

Posté le 11.11.2020 à 11h09

« Dans la crise polymorphe que nous traversons, le football doit pouvoir affirmer plus que jamais son rôle de pacificateur social, de catalyseur éducatif et de modèle de référence sur le respect des règles. »Dans la période de turbulences sanitaires, économiques et sociétales que nous connaissons, dans le contexte particulier de la crise du consentement qui secoue notre pays, le coprésident de l’Union Nationale des Footballeurs Professionnels (UNFP), Sylvain Kastendeuch, s’exprime sur « la force du sport, et du football en particulier pour mobiliser notre jeunesse et la préparer à la relance du pays »

Dans la période de turbulences sanitaires, économiques et sociétales que nous connaissons, dans le contexte particulier de la crise du consentement qui secoue notre pays, le coprésident de l’Union Nationale des Footballeurs Professionnels (UNFP), Sylvain Kastendeuch, s’exprime sur « la force du sport, et du football en particulier pour mobiliser notre jeunesse et la préparer à la relance du pays »

Les temps que nous vivons nous imposent, pour penser l’avenir immédiat, de construire un socle de valeurs stable et solide reposant sur plusieurs piliers : l’unité, la confiance, le savoir, l’ardeur, la créativité… Les nouvelles mesures de confinement ont été prises par l’exécutif en priorisant des objectifs sanitaires mais en prenant aussi en compte les équilibres économiques qui doivent être maintenus même par vent debout. Nous devons nous féliciter que les écoles, les collèges et les lycées demeurent ouverts et que donc, notre jeunesse puisse rester, malgré la crise, en contact avec le savoir et avec le sport. Elle va pouvoir continuer à se construire, plus que jamais, dans un esprit d’unité et de combativité dans le meilleur sens du terme. Il est usuel de dire que l’on combat la maladie, que l’on se bat contre elle.

Ces termes, issus du vocabulaire guerrier et appliqués à la juste cause, nous pouvons les employer maintenant plus que jamais. Nous allons devoir lutter quand nous allons tomber les masques ; nous allons devoir faire « tourner » notre pays à plein régime sans prendre le temps de la convalescence. On nous demandera beaucoup et comme toujours dans l’histoire de France, nous donnerons plus encore. Nous devrons être à la manoeuvre et donc au meilleur de notre forme physique et intellectuelle. Il faudra, pour gagner, aller à l’essentiel. Vite, en respectant les règles, sans laisser qui-que-ce-soit sur le bas-côté. C’est maintenant qu’il faut penser cette sortie de crise. La penser et la préparer physiquement.

Le sport, et en particulier les sports d’équipe, n’ont pas besoin de rappeler, au-delà de leur vertu sanitaire, le rôle d’intégrateur social et de catalyseur d’éducation qu’ils jouent. Le football, le plus populaire de tous, est le plus puissant dans ces fonctions, personne ne saurait le contester. Comment doit-il et peut-il assumer la responsabilité que cette étrange période lui impose ?

Notre sport et ceux qui le pratiquent sont partout dans notre pays, dans les clubs amateurs et professionnels, du Stade de France aux terrains communaux, dans les clubs les plus modestes comme dans les plus emblématiques. Il doit être aussi plus que jamais dans nos écoles, dans nos collèges et nos lycées.

Voilà ce qui fonde notre responsabilité mais aussi notre légitimité à pouvoir prétendre nous associer à l’Etat pour contribuer, humblement mais de toutes nos forces, à préserver, à valoriser et à promouvoir partout nos valeurs communes qui sont celles de la démocratie, pour promouvoir la santé et le savoir et enrichir le bien commun.

Le football, en tant que phénomène de société, peut-il et doit-il participer en première ligne au plan de relance et contribuer à construire un rempart protecteur pour nos équilibres sociaux fondamentaux ? La réponse est évidemment « oui ».

Relancer le pays, c’est relancer son économie, mais c’est aussi le mettre en état d’accomplir un travail de Titan qui exige que toutes et tous soient dans une forme physique et intellectuelle au plus haut. Pour relever ce flambeau, le football ne demande pas l’aide de l’Etat, il lui propose son soutien. Il se propose d’être là pour bâtir une société qui offre plus de chances, d’opportunités et d’unité, car la société de demain sera édifiée par la jeunesse d’aujourd’hui.

Pratiquer un sport dès l’école, c’est découvrir l’envie de gagner, de gagner avec les autres ; et l’envie de gagner suscite l’envie d’apprendre. Voilà pourquoi l’apprentissage du sport et celui des connaissances générales doivent être si étroitement liés. Dans les collèges, dans les lycées, comme dans l’intitulé du Ministère tutelle : celui de « l’éducation, de la jeunesse et des sports », le sport doit accompagner la connaissance, être une discipline égale aux autres disciplines où l’on s’affirme par l’effort. Il doit être une source de joie, de motivation, de défi et de créativité.

« Conjuguer l’éducation et le sport, c’est une stratégie gagnante, c’est le plus sûr moyen de faire gagner l’ « équipe France ».

L’ « Equipe France », c’est une équipe soudée de plus de soixante millions de femmes et d’hommes, puissante, unie, confiante dans ses talents et dans ses atouts. Voilà ce que propose le football français : de faire gagner « l’équipe France » avec l’Etat, comme il a su faire gagner l’équipe de France avec ses instances nationales. D’occuper le terrain au sens propre du terme, dans chaque commune, de faire jouer le plus de jeunes possibles, de propager le goût du partage, de l’effort et de la tolérance, de reconquérir les zones défavorisées et de récupérer les « laissés pour compte ». Notre jeunesse est peut-être vulnérable, mais elle a de la force et du talent. A nous de les lui révéler dès l’école, dans l’apprentissage, dans les centres de formations, à l’université. Par l’effort. Par l’exemple. L’industrie du sport a une expertise qu’elle veut mettre aujourd’hui à la disposition de l’Etat. Il ne faut pas seulement permettre au football professionnel de continuer à jouer, il faut encourager la discipline « foot », le foot amateur, les rencontres inter-classes et inter-entreprises, avec le soutien actif des directeurs d’école, des proviseurs, des élus et des corps intermédiaires.

L’identification aux footballeurs ne date pas d’hier mais elle s’est profondément affirmée dans les trois dernières décennies en France. Les deux victoires de l’équipe nationale en coupe du monde à vingt ans d’intervalle ont marqué d’une étoile d’or deux générations successives et ont authentifié, notamment chez les plus jeunes, la réalité d’une France qui gagne à la force de son travail, de son opiniâtreté, de sa diversité et de sa volonté collective. On constate paradoxalement, dans le même laps de temps et dans le même pays une dégradation de la fierté d’appartenance, une montée des incivilités et un mépris grandissant vis-à-vis du patriotisme. C’est la cruauté de ce constat qui doit nous alerter, nous, responsables du football français sur notre responsabilité citoyenne, et qui doit nous conduire à nous engager de toutes nos forces dans ce défi. Le message délivré par les joueurs de l’équipe de France aux collégiens et aux lycéens le jour de la rentrée des classes s’inscrit dans cette démarche républicaine. Les valeurs cardinales de notre sport ce sont aussi la liberté, l’égalité et la fraternité. Être une femme ou un homme libre, c’est « jouer le jeu » d’une République vivante, unie, vertueuse, digne de son passé.

Les joueurs de football sont parfaitement conscients de la place qu’ils occupent dans la vie et l’imaginaire des jeunes. Ils savent qu’ils sont des « influenceurs » puissants, massivement relayés sur les réseaux sociaux. Mais ils savent aussi que leur prestige, leur statut social, leur confère de grandes responsabilités. Leurs obligations sur la pelouse comme dans leur vie privée sont à la mesure de la ferveur qu’ils suscitent et des hommages qu’ils reçoivent. Ils sont tenus à la rigueur, à la constance, à la dignité, à la bravoure… C’est ce que l’on appelle « avoir la pression ». Ils trouvent la force de s’en nourrir pour gagner et faire gagner. Mais ils s’interrogent aussi, avec les responsables de leurs instances professionnelles et syndicales, sur « ce qu’ils peuvent faire pour leur pays », au-delà de lui apporter des trophées.

En France comme dans beaucoup d’autres pays, les stades ont bien souvent quitté les centres-villes. Ils se sont rapprochés des « quartiers », des zones péri-urbaines, des cités. La ferveur des fans s’est « décentrée », le football a encore élargi sa visibilité populaire. Pour toutes ces raisons, le football doit user de son rayonnement et de celui de ses joueurs pour aboutir dans une mission où la puissance régalienne, comme l’Education Nationale, peinent à aboutir : celle de mettre en évidence l’impérieuse nécessité du respect des règles et du consentement démocratique.
Dans le football, comme dans tous les sports, le respect de la règle du jeu ne relève pas de la soumission mais du consentement. La règle n’est pas contraignante, elle est structurante. La beauté du jeu naît de sa stricte observation et les fans eux-mêmes sont les premiers à déplorer bruyamment tout manquement. Le beau match, c’est le match qui peut comporter des fautes mais dans le respect de l’adversaire, « à la régulière », gagné à la force de l’intelligence collective. Voilà le message que nous devons adresser à la jeunesse : il en est de même dans le fonctionnement social, dans l’exercice et le mouvement harmonieux de la démocratie.

Les règles, leur respect, le respect « tout court », la solidarité, … les joueurs de football peuvent porter ces valeurs parce qu’ils se savent écoutés, admirés et compris par des françaises et des français de toutes conditions et de toutes origines. Parce que tout le monde sait intuitivement que les « héros préférés des français » ont accédé à ce statut par l’effort, par la rigueur, par la discipline sportive. La réussite prendrait-elle sa source dans la vertu ? Le football a toujours répondu « oui ». On ne triche pas dans ce sport. On ne se dope pas dans ce sport. Ce qui paie, c’est le talent et le travail. Voilà le message.

Voilà comment le football peut faire gagner l’Equipe France, en révélant simplement par l’exemple l’alchimie du succès. En l’entraînant dans un cercle vertueux où le bonheur naît de la victoire et où la victoire s’obtient dans l’harmonie collective, sociale, dans la mixité des origines et dans une fraternité qui a parfois tendance à pâlir dans la devise de la République.

En garantissant la liberté et l’égalité de tous, la République fonde sans ambiguïté sa légitimité démocratique ; mais c’est dans la fraternité que naît et s’installe la confiance qui scelle le pacte républicain. La confiance en l’autre, la confiance en l’Etat et en ses institutions. La confiance est le socle de notre société, surtout lorsqu’elle est en crise, que la crise est mondiale et qu’elle est durable.

« La crise est mondiale. Le football est universel. C’est dans la ferveur populaire que nous allons trouver le commun qui nous permettra de surmonter l’épreuve.»

C’est sur une confiance puissante, indéfectible, authentique et toujours sincère que se jouera la relance en France comme ailleurs. Le plan de relance de notre pays, c’est une stratégie de match ; l’optimisation du potentiel de chacun à sa place, avec son talent, son ambition, son expérience et surtout sa volonté de gagner et de faire gagner son équipe. Le football français et tous les joueurs qui en font la fierté, n’ont d’autres objectifs que de rappeler à chaque instant, à toutes les françaises et à tous les français, l’évidence de cette stratégie gagnante. Le football français veut être une locomotive sociale au service de « l’équipe France », c’est à dire d’un collectif de combat capable de triompher d’un virus, de surmonter une crise économique et d’éviter un désordre social, en interpellant la jeunesse sur un projet galvanisant qui va de la protection des ainés par le respect des mesures de protection sanitaires à la reconstruction d’une société pacifiée, harmonieuse, fraternelle et fière de ses succès.

« Dans l’incertitude qui nous amène à la peur, nous avons besoin, par moments, de faire taire nos angoisses par le spectacle et le sport. Il existe un mot pour ça : la catharsis. »

Les matchs qui se jouent à huis-clos ou en jauge réduite permettent de maintenir les différentes compétitions, coupe, championnats… en ordre de marche mais cessent de remplir une fonction de « soupape sociale et psychologique » indispensable individuellement et collectivement aux Françaises et aux Français, que l’on appelle savamment « la catharsis ». Peter Hanke et Wim Wenders ont magnifiquement décrit « L’angoisse du gardien de but au moment du penalty » mais combien faudrait-il de films et de romans pour décrire à la perfection « l’explosion de joie dans un stade au moment de la conclusion d’une action magnifique » ? Combien de thèses et d’essais pour parvenir à expliquer l’instant magique où s’effacent dans la tête et dans le corps d’un spectateur toute angoisse, toute tension, toute préoccupation, toute appréhension, où les blessures du quotidien et les injustices de la vie cessent de produire de la douleur ? Cette parenthèse enchantée dans l’angoisse de chacun n’est produite que par le spectacle et dans l’enceinte où il se joue : les théâtres et les stades. Ce sont les lieux de la catharsis. Les acteurs et les joueurs ne partagent pas ce moment de grâce avec le public, ils le lui donnent sans le calculer, comme ça, parce que ce don fait partie de la pratique de leur art ou de leur sport. Il fait partie des moments de communion d’où la société tire la force de produire l’effort de surmonter les moments difficiles de son histoire. Le football français sait qu’il lui appartient de participer à la création de ces instants.

Cette contribution citoyenne dont l’évidence s’impose à nous, nous l’apporterons sans demander quoi que ce soit en retour, mais pour exercer pleinement nos devoirs, pour établir cette relation forte avec nos concitoyens, pour les accompagner efficacement dès l’école nous avons besoin d’être étroitement associés à la réflexion qui s’impose sur la formation au sein le plus large du terme. Avec les parents, les enseignants de toutes les disciplines, nous devons penser l’avenir avec la volonté d’inscrire le sport à la place qui lui revient dans le développement des jeunes, dans leur prise de conscience de ce que sont l’humanisme, la tolérance, l’entraide.

Ces valeurs sont celles que porte l’UNFP depuis un demi-siècle et qu’elle traduit dans l’ensemble de ses actions, à destination des joueurs, des jeunes et l’ensemble de nos concitoyens. Gagner, faire gagner, diffuser l’envie de gagner, par l’effort, par la pédagogie, à force d’énergie, de créativité, pour surprendre, pour se surprendre et pour sans cesse repousser les limites, les siennes, celles du sport, celle du pays.

L’État doit utiliser le football français pour ce qu’il est objectivement : un système-ressource puissant qui peut agir sur tout le territoire avec le maillage qu’elle a construit, dans le sens de la cohésion et l’harmonie sociale.

La joie, pour ne pas dire l’euphorie, des deux présidents de la République qui ont eu la chance de pouvoir féliciter les vainqueurs de coupe du Monde, n’était pas feinte. Elle traduisait l’émotion de tout un peuple, elle suffisait à récompenser le travail de plusieurs années, les efforts de centaines de joueurs, de techniciens, de soignants ; mais entre ces deux dates, vingt années s’étaient écoulées pendant lesquelles les dieux combattants avaient durement bataillé pour conserver leur place en Olympe. Aujourd’hui, le football, ses joueurs, ses responsables, ses instances, se portent volontaires, au côté de l’État et à son service, dans un combat de longue haleine : il faut relancer le pays, le football va y contribuer. Il faut faire la pédagogie du respect des règles, de la tolérance et des vertus du travail, le football va s’y employer. Il faut à chaque instant faire la preuve de l’importance de la solidarité individuelle et collective ; le football va la démontrer. Si le football et ses premiers acteurs, les joueuses et les joueurs, s’engagent à ce point, c’est qu’ils savent la puissance des élans populaires qu’ils peuvent déclencher au bénéfice de toute une nation.

Sylvain Kastendeuch – coprésident de l’Union Nationale des Footballeurs Professionnels et cofondateur du mouvement sociétal Positive Football® et des programmes Players for Society®.

Les derniers articles