«Pour les Qataris, j’étais un esclave!»

Posté le 17.04.2013 à 10h42

Abdeslam Ouaddou ne décolère pas. Il parle vite, sans même reprendre son souffle, au bout de longues phrases, qui expriment cette blessure toujours ouverte sur sa dignité d’homme.

« Les Qataris se croient tout permis, parce qu’ils pensent que l’argent achète tout, les immeubles comme les actions, les belles voitures comme les hommes. Pour eux, je n’étais rien d’autre qu’un esclave… »

Esclave. Le mot reviendra souvent, démarche cathartique ou volonté de résilience ? L’homme tente de se reconstruire alors que le footballeur, s’il n’oublie rien, espère toujours, lui, connaître de nouvelles aventures.

« Personne, même pas eux, ne me volera ma vie ! »

Pour être tout à fait franc, nous avions un peu perdu la trace d’Abdeslam Ouaddou. Celui qui, alors joueur de Valenciennes en 2008, fut rattrapé par le racisme ordinaire, qui gangrène parfois les stades, comme il pollue nos sociétés pourtant dites modernes, avait comme tant d’autres pris le chemin d’un exil doré, quittant le championnat de France pour les sables, pas encore mouvants, du Qatar : « Lorsque je raconte mon histoire, je ressens parfois une pointe d’ironie… Pis même, c’est comme si j’entendais l’autre me dire : « Bien fait pour toi ! Il n’y a pas que l’argent dans la vie !»
L’argent, bien sûr, et quoi d’autre alors ?
« Il me souvient avoir souri, souvent, lorsque j’entendais tel ou tel joueur parler de projet, de rencontre ou d’aventure en évoquant son départ pour ce genre de pays, et passer sous silence cette autre motivation que peut être l’argent pour un sportif professionnel… Moi, je n’ai pas de honte à dire que l’argent a été l’un des moteurs, mais pas le seul. Loin de là, même… »

Critique-t-on le tennisman qui vient, chaque début d’année, chercher ses étrennes à l’Open de Doha, ou le golfeur attiré, depuis 1998, par le Qatar Masters ? Dit-on des solistes du Qatar Philharmonique Orchestra qu’ils sont partis chercher fortune, à l’ombre des Derricks ? Comme toujours ou presque, seul le footballeur est montré du doigt : « De l’argent ? Mais j’en ai gagné tout au long de ma carrière ! Je n’étais pas à la rue. En vérité, le choix s’est imposé à moi. Au moment de ma séparation avec Nancy, en 2010, après douze années au plus haut niveau et près de soixante-dix sélections avec les Lions de l’Atlas, on ne peut pas dire que les offres ont été nombreuses, alors que j’avais encore tant de choses à donner sur un terrain. Lorsque la proposition du Lekhwiya Sports Club est arrivée sur la table, le plus important a été la présence sur le banc, comme entraîneur, de Jamel Belmadi, mon ancien coéquipier à Valenciennes, et l’ambiance francophone qui régnait au sein du club, dans le staff, voire même dans l’équipe puisque Aruna Dindane et Bakari Koné, les deux internationaux ivoiriens, avaient, eux aussi, rejoint le navire… Bien sûr, nous avons parlé d’argent. Comme lorsque j’ai signé chacun de mes contrats. Je suis un footballeur professionnel. Le foot, c’est mon métier, je suis payé pour y jouer ! »
Et plutôt très correctement, on l’a compris. « Le club n’a pas eu à le regretter, puisque nous avons dépassé les objectifs fixés. Lekhwiya visait une place parmi les quatre premiers, mais c’est sur la plus haute marche du podium que nous avons terminé la saison. »
Et le capitaine de l’équipe championne du Qatar en 2011, de se souvenir : « Tout était beau, c’était même idyllique. Puisque nous gagnions, on nous laissait tranquille. Bien sûr, il fallait composer, surtout pour Jamel : au Qatar, l’entraîneur ne fait pas l’équipe, comme il n’a pas son mot à dire pour le recrutement… Mais nous étions sur un nuage, et notre patron, le même que celui qui préside aux destinées du PSG, n’avait qu’à se frotter les mains avec ce titre, le premier de l’histoire du club… »
Mais les histoires d’amour, on le sait, finissent mal en général. Le titre en poche, le grand défenseur marocain rentre passer ses vacances en France, sans se douter de ce qui se passe en coulisses.
« J’ai compris, mais trop tard, que les contrats n’ont pas la même valeur au Qatar. Du jour au lendemain, si ta tête ne revient plus, tu n’es plus rien. Plus rien du tout, que tu sois champion, capitaine, international… Tu n’es que quantité négligeable, menu frottin ! »

L’ancien joueur de Nancy et de Fulham se souvient encore : « Quelques jours à peine après la reprise de l’entraînement, nous étions en stage, on est venu me voir pour me signifier qu’il fallait que je quitte le club. J’aurais pu prendre cela pour une blague, mais j’ai tout de suite compris que celui qui venait de m’annoncer la nouvelle ne plaisantait pas. J’ai cherché à discuter, à comprendre, à convaincre, mais il n’y avait pas de place à la discussion, rien à comprendre et personne à convaincre à partir du moment où c’était là ‘’les ordres du Prince ». C’est la seule explication que j’ai finalement pu obtenir, assortie, à chacune de mes tentatives de dialogue ou de négociation, d’une autre phrase que j’ai entendue je ne sais plus combien de fois : »On ne discute pas les ordres du Prince ». »
Forcément.
Bon… Prince, le cheikh Tamim ben Hamad Al Thani ne veut pas abandonner Abdeslam à son triste sort, et se montre même généreux à en croire les propos rapportés à son ancien capitaine : « Il avait décidé de m’envoyer dans un autre club, le Qatar SC, et de me proposer une année de contrat supplémentaire, histoire de me faire avaler la pilule. J’ai eu beau refuser, et refuser encore, plaider ma cause, ma volonté de rester dans le club avec lequel je venais d’être champion, ce club dans lequel je me trouvais bien, je me suis heurté à un mur… »
Le bras fer est inutile, et Ouaddou, après l’avoir compris, finit par l’admettre. « Contre mon gré, j’ai changé de club, mais, aussi bizarre que celui puisse paraître, il n’y a pas eu de transfert, pas de prêt, pas de résiliation à l’amiable de mon contrat avec Lekhwiya. Je suis passé d’un club à un autre comme par enchantement. On m’a juste tendu un nouveau contrat de deux ans, et on m’a demandé de le signer… C’était un an de plus que mon engagement initial, certes, mais ce n’était pas ce que je voulais ! »
Qatar SC terminera à la huitième place du championnat en 2012, alors que Lekhwiya remportera son deuxième titre en deux ans. Sans Abdeslam !
Et l’histoire se répète. Vacances en France, retour au Qatar. « Et me voilà à nouveau, mais dès le premier jour de l’entraînement cette fois, convoqué par les dirigeants. Les données ont changé : on ne m’offre pas de nouvelle chance, pas de nouveau club : le comité veut résilier mon contrat, qui court jusqu’en juillet 2013. On me parle d’une petite indemnisation, mais on me fait surtout comprendre que la décision est ferme et définitive… »

Et, devant le refus d’Abdeslam, c’est l’engrenage. Morceaux choisis. : « Un jour, on m’enlève de la liste des joueurs donnée à la Fédération, ce qui signifie que je n’ai plus le droit de disputer de rencontres officielles. Mon nom est systématiquement retiré de tous outils de communication du club, je n’ai pas droit aux équipements… Je participe à l’échauffement collectif, mais dès qu’il y a des jeux avec le ballon, dès qu’il y a la moindre opposition, je suis laissé de côté. »
Voilà déjà la preuve que les dirigeants qataris, même novices en matière de football, prennent vite les mauvaises habitudes de leurs collègues occidentaux, pour qui le respect des contrats ne doit peser que sur les épaules des joueurs…
« Ils ont tout fait pour me décourager, pour m’esseuler. J’ai obéi, sans jamais me plaindre, sans jamais hausser la voix… Et comme ce traitement-là n’a pas marché, ils sont passés à la vitesse supérieure. J’apprends, tout d’abord, que je n’ai le droit de participer au stage d’avant saison. Mais que je dois, tout de même, me rendre à l’entraînement, tous les jours… Enfin, deux fois par jour : une séance au plus chaud de la matinée, une autre l’après-midi au moment où le soleil tape le plus fort. Des séances entièrement vouées au travail physique, par 40 et 50 degrés à l’ombre… »
Sauf qu’il n’y a pas d’ombre sur un terrain d’entraînement !
Ouaddou courbe l’échine, serre les dents et s’accroche. Il sait qu’on veut le faire craquer, il sait qu’on veut le pousser à la faute : « Beaucoup d’autres, dans d’autres clubs, ont cédé, après quelques jours seulement, parce que ces méthodes sont inhumaines, barbares. J’entends encore l’entraîneur qui s’occupait de moi me dire qu’en acceptant de partir je mettrais fin à mes souffrances, mais je n’ai pas lâché. Je ne sais pas si c’est le corps ou l’esprit, ou les deux, mais j’ai tenu bon. »
Et tous les moyens sont bons que l’ancien international marocain accepte de rompre son contrat : «Ils ne me payaient plus… Et quand j’allais réclamer mon dû, personne ne m’a jamais répondu. Je n’existais plus. J’ai, en vain, demandé à rencontrer le cheikh… En juillet, j’ai entamé une procédure auprès de la Fifa… »
90 jours sans salaire et, d’après les règlements de la Fédération Internationale, le joueur est libre de rompre son contrat. Mais les ennuis d’Abdeslam ne sont pas finis pour autant. Alors que la Fifa transmet sa requête à la fédération, qui la transmet au club, alors que le joueur tente, par tous les moyens, d’ouvrir les portes du dialogue avec son club, alors qu’il n’a pas touché le moindre argent depuis son retour au club, c’est un coup de téléphone qui le laisse groggy, comme un boxeur dans son coin, qui vient d’échapper au K.O. : « Pour travailler au Qatar, il faut être sponsorisé par un Qatari… Moi, je l’étais par un membre de mon premier club, Lekhwiya. C’est cette personne, visiblement, qui m’a appelé pour me signifier que je n’obtiendrai mon visa de sortie qu’à une seule condition : que je retire ma plainte auprès de la Fifa !»
Au Qatar, où le sport est devenu le premier outil de communication, on n’aime pas les histoires. Tout est question d’image… Et ce Marocain qui fait du bruit, qui s’agite, ce n’est pas bon pour l’image : « Lorsque j’ai commencé à dire que j’allais également saisir la Ligue des droits de l’homme, le ton a changé. On m’a vite donné mon visa de sortie, et, en novembre dernier, j’ai quitté le Qatar avec cette dédicace, tout de même : ‘’On va tout faire pour que l’affaire traîne, pour que tu attendes ton argent le plus longtemps possible… 4 ou 5 ans, au minimum, on a le bras long à la Fifa ! » Ces gens-là ne respectent rien ni personne ! »
« Les Qataris se croient tout permis, parce qu’ils pensent que l’argent achète tout, les immeubles comme les actions, les belles voitures comme les hommes. Pour eux, je n’étais rien d’autre qu’un esclave ! »
Pour Ouaddou le combat continue. Il se bat pour lui et pour tous les footballeurs qui, assure-t-il, « ont connu exactement les mêmes problèmes que moi. Ils sont nombreux… Ils m’ont manqué de respect, et je ne pourrai jamais le leur pardonner. Je sais qu’ils sont puissants, je sais que toutes les portes s’ouvrent devant eux, je sais que l’argent est roi, mais on ne traite pas un homme de cette façon-là sans en payer le prix. Je n’aurai de cesse de dénoncer leurs méthodes ! Ils ont voulu me briser, mais ils n’y sont pas parvenus. Je vais rebondir, du moins je l’espère… J’ai encore envie de m’exprimer au plus haut niveau, j’en ai encore les moyens. Personne, pas même les Qataris, ne me volera ma vie ! »

Stéphane Saint-Raymond

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