Just Fontaine, « Je suis plus fier de l’UNFP que de mes 13 buts en Coupe du monde ! »

Posté le 02.03.2023 à 14h03

Cofondateur et premier président de l’UNFP, Just Fontaine, icône mondiale et buteur jamais égalé, s’était attardé à l’occasion des 40 ans de notre syndicat en 2001, sur le chemin qu’il avait parcouru. Comme lorsqu’il était joueur, c’est devant lui qu’il regardait, les yeux rivés sur les prochains combats que les footballeurs auraient à mener…

 

« (Just Fontaine n’attend pas la première question.) Quarante ans… Il a fallu attendre quarante ans, ou presque, pour que les dirigeants, au niveau international, comprennent qu’ils n’étaient pas les seuls maîtres à bord. En France, ils ne sont peut-être pas meilleurs que les autres, parfois ils essaient encore de revenir sur les avantages acquis, mais il y a longtemps que nos dirigeants savent que les joueurs comptent !

Depuis 1999, les instances internationales semblent se tourner plus volontiers vers les joueurs.

Mais ces derniers ont raison d’être vigilants et l’histoire de la réforme des transferts, l’été dernier, est là pour nous le rappeler. Espérons que l’Union Européenne, la FIFA et l’UEFA, rappelés à l’ordre par la FIFPro, aient vraiment compris le message.

Quel message ?

Tout doit être soumis, directement ou indirectement, à l’approbation des joueurs. Je sais que des progrès ont été effectués, je sais que l’avancée est formidable pour qui se souvient, comme moi, de la condition du footballeur à la fin des années 50… Mais il ne faut jamais se contenter de ce que les dirigeants veulent bien nous donner. Il faut toujours en demander plus, surtout, comme c’était le cas avec les transferts, si cela va dans le sens de l’histoire et de la loi. La FIFPro, soutenue par l’UNFP, a bien eu raison.

En France, il n’y a plus ce genre de problème.

Le président de l’UNFP est également vice-président de la Ligue nationale et le syndicat est présent dans de nombreuses commissions, de même qu’il est représenté au sein de la Fédération… L’Unfp est, donc et depuis longtemps, prise en considération par les instances dirigeantes en France alors que la FIFA a toujours traité la FIFPro par le mépris. Ce qui est proprement inacceptable.

Vous gardez l’âme d’un combattant.

Moi, je n’ai pas changé… J’ai juste un peu vieilli !

Vous avez quarante de plus que le jour où vous avez créé l’UNFP…

L’UNFP, je ne l’ai pas créée tout seul. Nous étions quelques-uns à vouloir dénoncer le contrat léonin et pas le moins du monde légal sur lequel reposait toute l’organisation du football français à l’époque. Les dirigeants avaient tous les droits et les joueurs un seul : celui de se taire ! Alors, quand Eugène N’Jo Léa est venu me trouver et m’a expliqué son idée, quand il m’a dit que si nous voulions mener cette lutte à terme il fallait nous organiser, j’ai trouvé son combat juste. Et j’ai foncé !

Jusqu’à devenir le premier président de l’UNFP…

Ça, je ne l’ai pas demandé. C’est seulement à cause de ma notoriété. On me l’a d’ailleurs fait cher payer, notamment quand j’ai été sélectionneur. Passons… De toutes les façons, je ne regrette rien. Bien au contraire, même : je suis plus fier de l’UNFP que des 13 buts que j’ai marqués lors de la phase finale de la Coupe du monde en Suède. C’est un record qui ne signifie pas grand-chose à comparer avec l’aventure qu’a été la création de l’UNFP. Avec ce qu’elle représente et ce qu’elle est aujourd’hui devenue.

Revenons à la création justement. Pourquoi n’avez-vous pas intenté de procès pour dénoncer le contrat à… vie ?

On savait qu’en attaquant un club, on gagnerait. Le seul problème, c’était que nous ne savions combien de temps durerait le procès. Dans ces conditions, il nous a été impossible de trouver un volontaire parmi les joueurs.

Le procès leur faisait peur ?

Pas du tout. Ce qu’ils craignaient c’était de ne pas pouvoir jouer pendant plusieurs mois, voire plus. Ils étaient prêts à tout, on pouvait vraiment tout leur demander à condition qu’ils continuent à jouer. Jouer au foot pour assouvir leur passion même avec des salaires de misère parfois, jouer au foot parce que c’était leur vie.

Et ceux qui approchaient de la retraite ?

C’étaient les plus assoiffés de justice et de… football. Ils sentaient que leur carrière se terminait et, pour rien au monde, ils n’auraient décidé d’arrêter avant l’heure.

Il ne s’est donc trouvé personne…

C’est pour cela que nous avons décidé, à l’époque, de régler les litiges un par un. La menace d’un procès, agitée sous le nez des dirigeants par Jacques Bertrand, suffisait alors à résoudre bon nombre de différents.

Le Groupement, l’ancêtre de la Ligue nationale (aujourd’hui LFP), vous a-t-il tout de suite pris au sérieux ?

Les dirigeants n’ont pas sauté de joie. Il y avait quelques vrais réactionnaires dans la bande. Certains, du côté de Sedan, avaient même inventé le concept du footballeur-ouvrier avec lever à 6 heures du matin et tout ce qui va avec. Vous voyez le décor… Alors, qu’un syndicat de footballeurs se soit créé et que Just Fontaine, héros de la Coupe du monde de 1958 sur laquelle surfait encore le football français, en soit le président, ça n’a pas soulevé l’enthousiasme au sein de la classe dirigeante.

C’est un doux euphémisme…

Évidemment. En même temps, si la guerre a tout de suite été déclarée, il y avait une certaine forme de respect. Je crois, j’ai toujours cru, que les dirigeants savaient dès l’époque de la création du syndicat que nous étions dans notre bon droit. Simplement, ils étaient assis sur leurs privilèges et n’ont pas facilement accepté de les abandonner.

Il a fallu attendre huit ans…

Dire que nous voulions simplement faire respecter la loi. Et rien de plus. Alors, en 1969, avec les accords sur le contrat à temps, nous pensions que nous avions fait le plus gros du chemin.

La boucle est donc bouclée ?

Le problème, aujourd’hui, est différent.

Parce que l’argent règne en maître ?

L’important, mais ce n’est pas facile à faire comprendre au grand public saoulé de chiffres toujours plus extravagants, ce n’est pas combien gagne tel ou tel joueur, une minorité. Mais même si certains jonglent avec les milliards, il ne faut pas oublier que le footballeur est, avant tout, un travailleur salarié comme un autre.

Il y a Zinedine Zidane et des chômeurs.

Évidemment. Et des jeunes dans les centres de formation dont l’avenir est incertain, et des joueurs de deuxième division, de National. Des anciens pros, aussi, parfois dans le besoin… L’effort de solidarité au sein de notre profession doit rester le même. Le temps ne change rien à l’affaire. Et puis…

Et puis ?

Les dirigeants doivent respecter les lois et il est bon, régulièrement, de leur rappeler que les footballeurs ne les laisseront pas agir à leur guise, sans réagir.

Il restera donc toujours des combats à mener ?

A gagner ! Nous parlions du contrat à temps et la France, tout le monde le sait, a été la première à le mettre en place. Mais le plus étonnant, ce n’est pas que les footballeurs français aient pu, grâce à l’action de leur syndicat, faire respecter la loi dès 1969… Non, le plus étonnant, c’est que l’Arrêt Bosman ait mis tant de temps à arriver et que la FIFA, au risque de me répéter, ait attendu 1999 pour reconnaître l’existence des joueurs. Plus rien, désormais, ne doit être décidé sans leur accord : l’heure des matches, les règles, etc. Tout ce qui touche à leur quotidien, à leur travail, doit recevoir leur aval.

C’est redonner un peu du football aux footballeurs.

C’est tout simplement logique. Comme il serait logique que les fédérations internationales pensent à reverser, demain, dix pour cent de l’ensemble de leurs revenus aux différents syndicats des joueurs. Je n’ai pas dit cinquante pour cent, mais dix pour cent ! Et qu’on ne me fasse pas croire que c’est beaucoup… Les fédérations concernées demanderont dix pour cent de plus sur chacun de leurs contrats et l’affaire sera jouée. Ce n’est vraiment pas un problème pour les dirigeants ! »

« La toute première fois… »

« La toute première fois que j’ai été reçu à la Ligue où j’avais demandé audience – c’était en 1962, je crois -, je me suis retrouvé seul face à plus d’une vingtaine de présidents. J’avais fait envoyer des fleurs et, dès que je suis entré dans la salle, les questions ont fusé. ‘‘Fontaine, pourquoi des fleurs, il n’y a pas de femmes ici ?… Que voulez-vous insinuer ?’’

J’ai regardé l’assistance, lentement, et j’ai répondu : ‘‘Effectivement, je ne vois pas de femme. Mais mon éducation veut, qu’étant invité pour la première fois chez quelqu’un, j’offre des fleurs.’’
Je n’avais pas fini ma phrase que les attaques ont fusé… Ils croyaient qu’ils allaient m’impressionner parce que j’étais seul face à eux. Je ne me suis pas affolé, j’ai embrayé sur le contrat et demandé que l’on fasse appliquer la loi. C’est à ce moment-là qu’ils ont commencé à m’écouter… »

Just Fontaine à la Fédération Française de Football

« Mais à quoi servent les agents ? »

« S’il y a bien une chose que je ne comprends pas, c’est que les agents existent en France. Quand on connaît la compétence des gens en place au sein de l’UNFP, leur capacité à donner aux joueurs tous les conseils nécessaires pour leur carrière comme pour leurs placements ou leur reconversion, on se demande pourquoi les footballeurs français se tournent encore vers les agents et gaspillent ainsi leur argent…